Louphole

Le grand bazar de choses qui devraient exister.

Omar Khayyam et moi

Un jour, quelqu’un m’a demandé de choisir un homme dans toute l’histoire de l’humanité. Et j’ai choisi Omar Khayyam.
J’aurais pu choisir Léonard de Vinci, autre polymathe notoire qui me fascine à bien des égards, mais Khayyam représente à mes yeux bien plus qu’un polymathe.
Pour commencer, il est le polymathe oriental par excellence : philosophe et bon vivant, poète mystique et mathématicien algébriste.

Le tableau

Depuis toujours, j’ai comme un sentiment intime que Khayyam me poursuit d’une manière ou d’une autre, à moins que ce soit l’inverse. Ses différentes facettes se sont successivement superposées par petites touches dans mon esprit au cours de ma vie. Enfant, j’ai esquissé Khayyam le poète, le mystique, lorsque mes parents récitaient ses quatrains dont ils possédaient diverses traductions en turc. Adolescent, Khayyam le philosophe, le bon vivant, est venu s’ajouter à l’image suite à ma lecture de Samarcande d’Amin Maalouf. Puis, en classes préparatoires, Khayyam le mathématicien, l’algébriste, a complété le tableau en m’accompagnant dans mes courtes – ou longues, c’est selon – nuits de résolutions d’équations cubiques.

Et récemment encore j’ai eu la surprise de le redécouvrir, cette fois profondément imprégné en moi, mais j’y reviendrai dans la suite.

L’héritage de Khayyam est à la fois maigre et riche : quelques traités d’algèbre, une réforme du calendrier persan, une vie légendaire dans un contexte historique particulier – l’entre-siècle fascinant du XIème au XIIème au Moyen-Orient –, et des poèmes, ses fameux quatrains.

Les rubayat

Le rubaïrubayat au pluriel (les variantes de transcription étant quasi-infinies, j’ai fait un choix ici) – est une forme arabo-persane de quatrain poétique dont la structure de rimes suit principalement le motif AABA et qui traite d’une pensée spécifique. La force d’un rubaï se trouve en particulier dans la concentration de cette idée unique en quelques vers. Les meilleurs rubayat combinent donc une écriture précise avec une habileté poétique et spirituelle, sans oublier une chute subtile.

Les rubayat de Omar Khayyam sont impossibles à dénombrer, non pas par leur multitude mais par la difficulté de distinguer les vrais des apocryphes dans les divers manuscrits retrouvés. De fait, tous les recueils édités regroupent des rubayat différents, en excluent certains et en ajoutent d’autres selon la portée qu’ils souhaitent avoir.
Les principaux thèmes abordés par Khayyam dans ses quatrains sont :

  • le vin et la jouissance de la vie ;
  • la religion, à travers Dieu, l’Enfer, le Paradis, la foi et le dogme ;
  • l’existence, le temps et le néant ;

Bien sûr, la richesse de ses rubayat vient aussi du fait qu’il parvient souvent à mêler plusieurs de ces thèmes dans le but de soutenir une idée particulière.

La traduction

Je ne vais pas m’attarder sur les nombreuses traductions françaises de ces quatrains, surtout qu’il existe déjà un excellent article à ce sujet. Toujours est-il que mes parents en possèdent une que j’estime plutôt rare puisque éditée en 1934 à quelques 4000 exemplaires par l’éditeur Maurice d’Hartoy. Il s’agit d’une traduction directement du persan – et non de l’anglais comme souvent – en vers français, qui respecte donc le motif de rimes originel, par un certain E’Tessam-Zadeh dont le travail a été couronné par l’Académie française.

Tout en étant incapable d’évaluer l’exactitude de la traduction, j’ai été séduit par sa beauté poétique et sa finesse philosophique et sémantique. Et ne pouvant subtiliser indéfiniment l’ouvrage de la bibliothèque de mes parents, j’ai entrepris de le retranscrire entièrement à l’ordinateur pour en garder une copie numérique.

J’ai longtemps cherché des informations sur le traducteur afin de savoir si son travail était libre de droit, presque en vain. A part sa nomination au prix Nobel de littérature en 1944 et sa page Wikipédia farsi dénichée avec l’aide d’un ami iranien, E’Tessam-Zadeh semble plutôt discret pour ne pas dire inconnu, comme sa date de décès, ce qui me laisse perplexe quant aux droits liés à sa traduction. Si des ayants-droits se manifestent, je retirerai immédiatement ma transcription, même si je pense que la partager est une de meilleures choses qu’on puisse lui faire.

Earth Could Not Answer, illustration de Adelaide Hanscom pour The Rubaiyat of Omar Khayyam (1905, 1912), traduction de E. Fitzgerald - Source : Wikimedia
La retranscription

Je m’y suis mis un dimanche après-midi, 10 jours et 370 rubayat plus tard c’était terminé. J’ai peu dormi, parfois je rentrais tard chez moi et j’allumais l’ordinateur pour taper avec entrain et me laisser bercer par le son des touches, il m’est arrivé même de m’enivrer dans une transe où mes doigts ne répondaient plus qu’à la muse des mots bleus sur fond jauni. Et j’ai aussi découvert une part tout à fait nouvelle de Khayyam en moi…

Ça fait bientôt un an que j’ai trouvé la formulation parfaite de ma position en ce qui concerne la religion et Dieu. Je me définis selon ma propre trinité qui est la suivante : socialement / politiquement athée, philosophiquement agnostique, intimement mystique.

Or, au cours de ma relecture des Rubayat, j’ai été agréablement surpris de discerner cette même trinité, ou une nuance très proche, chez le grand Khayyam ! Et sincèrement, je ne pense pas faire preuve d’un biais de confirmation exagéré. Nombreux sont ses quatrains qui adoptent une position d’athée ou d’hérétique face aux affaires religieuses dans la sphère sociale ou politique, d’autre part ses questionnements incessants sur la personne de Dieu, et en particulier le quatrain Nul ne connait Dieu, laissent deviner un scepticisme métaphysique, tandis que son mysticisme profond n’est franchement pas à prouver.

Trêve de digressions, voici le résultat de ma transcription, servez-vous au format qui vous plaira le plus : web (sur ce site), docx (76 Ko), pdf (823 Ko), epub (253 Ko), mobi (542 Ko).

N’hésitez-pas à me signaler toute erreur de copie ou à me suggérer des recommandations pour améliorer cette publication.