Louphole

Le grand bazar de choses qui devraient exister.

Les Rubayat, Omar Khayyam
Les Rubayat de Omar Khayyam, traduction de E'tessam-Zadeh, Maurice d'Hartoy Editeur, 1934

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« Chefs d’œuvre éternels »

OMAR KHAYYAM

LES RUBAYAT

Traduit du persan par E’tessam-Zadeh
Miniature persane et encadrement de Taher-Zadeh
Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Téhéran

Traduction en vers français couronnée par l’Académie française

Maurice d’Hartoy Éditeur
A Paris


LES RUBAYAT


Chefs-d’œuvre éternels

OMAR KHAYYAM

LES RUBAYAT

Traduit du persan par E’TESSAM ZADEH

(Traduction couronnée par l’Académie française)

Enluminure et encadrement du peintre persan TAHER ZADEH

MAURICE D’HARTOY ÉDITEUR

95, RUE DE LA POMPE, PARIS


Il a été tiré de cet ouvrage constituant l’édition originale, 3 exemplaires sur Chine numérotés de I à III ; 8 exemplaires sur Japon impérial nacré numérotés de IV à XI ; 10 exemplaires sur Madagascar numérotés de XII à XXI ; 250 exemplaires sur pur fil Lafuma numérotés de XXII à CCLXXI ; et 4000 exemplaires sur Alfa impondérable des papeteries de Sorel-Moussel numérotés de 1 à 4000.

3694

Tous droits réservés pour tous pays, y compris l’U.R.S.S.

Copyright by Maurice d’Hartoy, éditeur, 194.

A Henri de Régnier

Admiration et reconnaissance

E’tessam Zadeh.

PRÉFACE

Fitz-Gerald qui, le premier, en Angleterre, fit entrer dans la lumière le nom d’Omar Khayyam, fut aussi le premier – à tout seigneur tout honneur ! – à commettre une erreur regrettable. Le délicieux poète anglais publia, en 1859, un recueil de quatrains dont le sujet avait été inspiré par la lecture d’un vieux manuscrit persan qui se trouve à la « Bodleian Library » d’Oxford et contient 158 quatrains attribués au grand poète de Nichapour. Mais Fitz-Gerald en présentant son chef-d’œuvre comme une traduction des Rubâïyat d’Omar Khayyam, eut évidemment tort, et voici pour quelles raisons.

On appelle rubâï un genre particulier de quatrain persan dont les premier, deuxième et quatrième vers riment entre eux, tandis que le troisième est un vers blanc. En outre, les rubâïyat se font sur un rythme unique, spécial, toujours le même. Donc, au point de vue technique, le rubâï est soumis à des règles sévères qu’il faut observer à tout prix, sans quoi il n’y aurait plus de rubâï. Au point de vue poétique, les règles sont tout aussi rigides. Un rubâï est un petit poème complet qui doit exprimer une idée précise. En outre, il doit être clair, concis, très gracieux s’il traite un sujet galant, très profond s’il exprime une pensée philosophique. En un mot, le rubâï persan ressemble étrangement au sonnet français ; et les poètes persans qui ont produit de beaux rubâïyat, sont aussi rares que les poètes français ayant réussi de parfaits sonnets.

De la définition qui précède, l’on déduira sans peine qu’un rubâï doit, forcément, être un tout complet et ne pourrait, par conséquent, être lié à d’autres rubâïyat, comme l’a osé Fitz-Gerald, et comme, plus récemment, en France, M. Claude Anet s’est efforcé de le faire. Puisque nous avons nommé M. Claude Anet, nous saisirons cette occasion pour lui demander sur quoi il appuie ses commentaires sur la philosophie d’Omar Khayyam. Il donne une traduction – très littéraire, mais pas toujours fidèle de 144 quatrains qu’il a choisis dans une édition persane de Bombay et qu’il prétend être les seuls authentiques. Cette traduction, somme toute élégante, de M. Claude Anet pourrait lui faire pardonner quelques petites faiblesses. Cependant, il a le tort de mettre en doute le mysticisme d’Omar Khayyam : ce faisant il imite les pires orthodoxes de l’Orient qui traient Khayyam d’athée et de renégat.

Omar Khayyam n’était pourtant pas un athée, mais un adepte de la doctrine soufie, laquelle est essentiellement monothéiste. Cette doctrine, Omar Khayyam la résume allégoriquement dans un de ses quatrains.

« Les gouttes d’eau sorties de l’Océan y retourneront d’une façon ou d’une autre. » L’homme est une infime partie du grand Tout qui est la Divinité, donc, il peut et doit, par la contemplation et par l’extase, arriver jusqu’à Dieu, mieux encore, s’identifier avec Lui. L’individu, pour peu qu’il le veuille, finira par se résorber dans le Plérome, dans l’Etre Universel, et ce sera là, pour lui, le vrai bonheur, la suprême béatitude. Dès lors, à quoi bon s’inquiéter de l’Enfer et du Paradis ? Car s’il existe un Enfer, il est en nous-mêmes, dans la façon dont nous comprenons la vie. L’Enfer, c’est la bêtise humaine, c’est la méchanceté, c’est la laideur, c’est le mensonge et le remords ; tandis que le Paradis, c’est la joie d’être bon, c’est la douceur de vivre, c’est la coupe pleine d’un vin capiteux, c’est le printemps, c’est la beauté, c’est le joli visage d’un être aimé, c’est le chant du rossignol et le doux son de la harpe, c’est le plaisir de l’heure fugitive, c’est l’ineffable sentiment fait à la fois de joie, d’orgueil et d’amers regrets, qui nous fait penser que le gracile corps de celle qu’on possède sera bientôt réduit en poussière ; que notre crâne repli de tant de passions deviendra peut-être une pauvre cruche dans une taverne et que – ô suprême et délicieuse consolation ! – même après notre mort, nous pourrons ainsi servir à répandre un peu de joie. Tout ce qui est bon, tout ce qui est beau, tout ce qui est capable d’engendrer l’extase peut nous rapprocher de l’Etre Universel, d’Ormuzd, de Jeovah, du Nirvâna ; car, n’est-ce pas ? le nom qu’on donne à Dieu n’a aucune espèce d’importance.

« Dans ton carnet d’amour inscris un nom quelconque, Et raille, après, le Ciel et la Damnation ! »

Dieu n’est pas, ne peut pas être un tyran. Alors pourquoi se plier sottement aux dogmes tyranniques qu’une quelconque religion ? Jeûner, prier, faire des pèlerinages, ce ne sont là que des manières bonnes pour les esprits bornés. On peut atteindre au But suprême par des chemins infiniment plus courts, infiniment plus agréables. Les dévots – s’ils n’étaient toujours hypocrites – pourraient bien finir par entrer dans le Paradis, dont ils ont d’ailleurs une piètre idée ; mais un soufi n’a pas besoin de tant de simagrées. Il lui suffit de « jouir » en contemplant les merveilles du monde. Regardez donc le Firmament, admirez donc la splendide Nature, enivrez-vous donc du vin couleur de rubis et baisers des lèvres vermeilles ! A quoi servent tant de belles choses si ce n’est pour le ravissement de nos yeux ? A quoi servent les vins généreux, si ce n’est pour emplir le cœur de la douce joie d’oublier ? A quoi servent les jolies filles de Chiraz et de Samarkand, si ce n’est pour vous donner l’affolante ivresse des étreintes passionnées ?

Omar Khayyam en fait l’expérience et s’en trouve bien. Il mène une vie digne de sa philosophie. Il a des amis nombreux, une santé robuste, une fortune considérable et la gloire par-dessus le marché ! Le roi de Perse, Sultan Sendjer, le traite en égal et le fait asseoir à côté de lui sur le trône. Bref, il a tout ce qu’il faut pour être heureux. Et il est heureux, effectivement. D’ailleurs, comment ne le serait-il pas, lui qui connaît le prix d’une minute de joie ?

« Sois gai ! d’un seul clin d’œil dépend la vie humaine, Et ce clin d’œil lui-même est déjà le Néant… »

Mais Khayyam ne se contente pas d’être gai, il veut que tout le monde soit heureux et il répand autour de lui cette joie de vivre. Il passe des nuits entières en compagnie de ses amis auxquels il enseigne pratiquement cet art de « jouir » des bonnes choses. Un soir, un malencontreux coup de vent éteint sa chandelle et renverse sa cruche de vin. Le poète improvise un quatrain sur ce sujet et plaisante, à sa façon, la divinité.

« C’est moi qui bois, c’est Toi, Seigneur, qui fais l’ivrogne. O blasphème ! es-tu donc ivre, ô Maître divin ? »

Evidemment, il n’en fallait pas davantage pour que ses ennemis le traitassent d’athée. Mais, encore un coup, Khayyam n’est pas un athée et ceux qui ont l’air de le croire insultent gratuitement à la mémoire d’un vrai croyant.

Omar Kayyam n’est pas seulement poète et philosophe ; il est aussi astronome et mathématicien. Il étudie les mystères du Ciel, et pour un homme comme lui, comprendre l’infini, c’est déjà de l’extase. Il jongle avec les chiffres, et l’effroyable précision des mathématiques lui prouve combien sont vagues les théories inventées par les prêtres de toutes les religions. Mais il se délasse de ses études scientifiques en ciselant quelques-uns de ces purs joyaux que sont ses quatrains, et l’inspiration qu’il puise dans l’amour et dans le vin lui démontre clairement que jouir des bonnes choses que Dieu nous donne, c’est encore la meilleure manière de croire en Dieu.

Bien mieux, Khayyam n’est pas un soufi ordinaire. Il appartient à une branche curieuse de la secte soufie qu’on appelait « mélamétiyeh » (Les blâmés) et dont les adeptes mettaient une sorte d’obstination à se faire mal juger des ignorants. A cet effet, ils commettaient ouvertement tous les actes que le monde a l’habitude de considérer comme des péchés, parce qu’ils trouvaient une sorte de jouissance à se voir « blâmer » par ceux qu’ils méprisaient.

Omar Khayyam était donc bel et bien un vrai mystique comme le sont d’ailleurs tous les poètes persans. Même Hafiz, le plus pur lyrique de la Perse, a ses moments de mysticisme. Au demeurant, tous les Persans sont des mystiques. Nous sommes, nous autres Persans, contemplatifs par hérédité, pour ainsi dire mystiques de naissance. Nous ne savons si c’est un défaut aux yeux des Occidentaux, lesquels sont des gens pratiques ; mais le fait est là, M. Claude Anet et ses disciples – s’il en existe – n’y changeront rien.

Les Rubâïyat d’Omar Khayyam ont été traduits en plusieurs langues (français, anglais, allemand, italien, hongrois, espagnol, turc, arabe, etc.) ; mais les traductions anglaises et françaises sont les plus nombreuses.

La première traduction française de ces quatrains fut donnée en 1867, par Nicolas, consul de France à Recht et drogman de la Légation de France à Téhéran. Cette traduction est détestablement mauvaise ; mais il faut lui rendre justice : comme l’œuvre de Fitz-Gerald en Angleterre, celle de Nicolas eut le don d’attirer l’attention du public français sur les quatrains d’Omar Kayyam. Après Nicolas, plusieurs écrivains français, dont MM. Charles Grolleau, Fernand Henry, Lascaris, Jean-Marc Bernard, Charles Sibleigh, Robert Delpeuch, Roger Cornas, Franz Toussaint et Claude Anet ont publié des traductions en prose de ces quatrains. M. Jules de Marthold en a donné une traduction en vers français. Il a bien observé les règles de la prosodie persane, et cela, naturellement, dans la mesure de ses moyens ; mais son style, très inégal, passe de l’extrême finesse au prosaïsme le plus lourd.

Quant aux éditions persanes des Rubaïyat, elles sont beaucoup trop nombreuses pour que nous puissions en parler nommément. Les meilleures ne sont pas celles de Bombay ou de Recht, mais plutôt celles de Téhéran et de Berlin d’après lesquelles nous avons fait la présente traduction.

Il va sans dire que le nombre de quatrains n’est jamais le même dans les deux éditions différentes. Mais en général ce nombre varie entre 300 et 500. Les quatrains authentiques sont reconnaissables à leur vigueur, à leur concision, à leur élégance, en un mot à leur perfection. Mais il arrive parfois qu’un quatrain apocryphe, sorti d’une main de maître et fourvoyé parmi ceux de Khayyam, trompe la perspicacité du plus fin connaisseur. Néanmoins, lorsqu’on étudie longuement l’œuvre de Khayyam et qu’on finit par se familiariser avec sa manière, l’on arrive, assez malaisément d’ailleurs, à distinguer le faux du vrai. Or, les quatrains de Kayyam sont beaucoup plus nombreux que ne le prétend le manuscrit de la « Bodleian Library ». En effet, il est inadmissible qu’un génie comme le grand poète de Nichapour n’ait composé durant toute sa longue vie que 158 quatrains. A notre humble avis, Omar Khayyam qui improvisait ses rubâïyat au gré de ses moments d’extase, c’est-à-dire, le plus souvent, au milieu d’un festin ou d’une partie fine, omettait de transcrire ses chefs-d’œuvre ; et ses amis ne pensaient pas toujours à la poésie et, plus tard, ne se rappelaient plus les divines paroles du maître. Il est donc plus que probable que les quatrains dont on trouve ici la traduction ne sont qu’une partie de l’œuvre d’Omar Kayyam. Le reste a été perdu, oublié sans doute.

Nous ne prétendons point par là que tous les quatrains contenus dans ce volume soient absolument authentiques. Il se peut que des quatrains apocryphes s’y soient glissés ; mais s’il en existe, ils doivent appartenir à quelque maître de la littérature persane, car nous n’avons traduit que les quatrains les plus parfaits, laissant de côté tout ce qui était faible, boiteux, sans grâce ou bien par trop tarabiscoté. En tout cas, nous ne craignons pas d’avoir trahi la pensée de Khayyam, comme la plupart des traducteurs européens. Etant Persan, nous pouvons, sans présomption aucune, déclarer que cette traduction est la plus exacte qu’on ait donnée jusqu’à ce jour des quatrains du grand poète persan, et nous espérons que la probité avec laquelle nous avons essayé de rendre en français la pensée d’Omar Khayyam, nous fera pardonner les faiblesses de style ou de prosodie que les lecteurs de langue française pourront trouver dans la traduction.

Vevey (Suisse), 1920-1921.

Téhéran, Février 1931.

A. G. E’tessam-Zadeh.

N. B. – Soucieux d’être utile aux exégètes et de faciliter parfois la tâche des citateurs pressés, mon éditeur et confrère M. Maurice d’Hartoy a eu l’idée de présenter chaque rubâÏ sous un titre généralement emprunté au texte d’Omar Khayyam lui-même ou désignant par un seul mot le sujet du quatrain. Notre travail se trouve ainsi enrichi d’une originalité utile et les Rubâïyat se présentent au public sous une forme entièrement nouvelle. Nous en remercions vivement l’éditeur.

A. G. E’t-Z.

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DÈS L’AUBE

Dès l’aube, à la taverne une voix me convie,
Disant : « Folle nature au plaisir asservie,
Lève-toi, remplissons notre coupe de vin,
Avant qu’on ait rempli la coupe de la vie ! »

IMPUISSANCE

Dans ce Monde, qui fut notre asile d’un jour,
Nous n’avons eu que maux et chagrins tout à tour.
Hélas ! nous n’avons pu résoudre un seul problème ;
Avec mille regrets nous partons sans retour.

L’ÉNIGME

Lève-toi, viens ! au nom de mon cœur, il le faut.
Une énigme est en moi, viens, cherchons-en le Mot.
Apporte un pot de vin, il faut que je m’enivre,
Avant que de ma boue on ait fait quelque pot.

FAUX DÉVOT

Ne blâme pas l’ivrogne en invoquant ta Foi.
Ne te redonne pas cet air de faux émoi !
Tu ne bois point de vin et tu t’en glorifies,
Mais tes actes sont tels qu’ils me tueraient d’effroi.

LA LUNE VA BRILLER

Puisque nul ne prévoit ce que sera demain,
Hâte-toi de jouir, ô pauvre cœur humain !
Bel astre, bois au clair de lune, car la lune
Va briller bien des fois et nous chercher en vain.

AU SEUIL DE LA TAVERNE

Faites-moi dans du vin l’ablution dernière ;
Sur mon corps, en buvant, récitez la prière.
Venez donc, chers amis, au Jour du Jugement,
Au seuil de la taverne, y chercher ma poussière.

IVRESSE

Puisse le pauvre amant être ivre-fou sans cesse,
Et, se couvrant d’opprobre, afficher son ivresse !
Car le chagrin l’abat dès qu’il a raison,
Mais à peine a-t-il but qu’il rit de sa détresse.

VA T’EN

Comment le sage peut, dans ce Monde inconstant,
Se targuer de vouloir vivre heureux un instant ?
Car dès qu’il est assis, la Mort impitoyable
Le tire par la manche en lui disant : « Va-t’en ! »

LE KORAN

Nous lisons le Koran – car c’est le Mot suprême –
De temps en temps, non pas sans cesse, tout de même.
Sur le bord de la coupe il est un verset clair,
Qu’on lit toujours, partout, comme un divin poème.

JE SUIS BEAU

Ma taille a du cyprès les formes idéales.
La tulipe et ma joue ont l’air de deux rivales.
Je suis beau ; cependant je n’ai jamais compris
Pourquoi ce Maître a fait ces beautés sculpturales.

APRÈS NOUS

Au canard le poisson disait en son langage :
« Au ruisseau desséché viendra-t-il quelque orage ? »
Le canard dit : « Qu’importe, et vous et moi grillés,
Que le monde après nous soit mer ou bien mirage[1]. »

IVRESSE RAYONNANTE

Je boirai tant et tant qu’une odeur de vins forts
Sortira de la tombe où dormira mon corps,
Et que les gens passant tout près du cimetière,
S’ils sont à peine gris, tomberont ivres morts.

VAPEURS

Quand la coupe en mes mains, pleine de vin nouveau,
Fait monter ses vapeurs jusques à mon cerveau,
Je vois alors sortir – n’est-ce pas un miracle ? –
De mes lèvres en feu des mots frais comme l’eau ?

TOUT MIS EN GAGE…

J’ai, pour une maîtresse et du vin, dans ce Monde,
Tout mis en gage : habits, cœur, âme vagabonde.
Sans souci du pardon, sans peur du châtiment,
Je ris du feu, du vent, de la terre et de l’onde.

BOIRE SANS CESSE

Puisque la vie est courte, il faut boire sans cesse,
Car on ne peut jamais retrouver la jeunesse.
Du moment qu’ici-bas tout s’écroule un beau jour,
Il vaut mieux que l’on tombe écroulé dans l’ivresse.

MOINS D’AMIS

Fais-toi bien moins d’amis que tu n’en as besoin ;
Aux gens de notre époque il faut parler de loin.
Tu verrais en tel homme ayant ta confiance
Un ennemi charnel, avec un peu de soin.

LE LACET

Au palais où régnait Bahram, le grand monarque,
Le lion se prélasse et la gazelle parque.

Bahram prenait l’onagre au moyen d’un lacet ;
Vois donc comme il fut pris lui-même par la Parque !

SUR NOS TOMBES

Vois ! de nouveau sur l’herbe un nuage est en pleurs
Pour vivre il faut du vin aux charmantes couleurs.
C’est nous qui contemplons aujourd’hui ces verdures ;
Ah ! qui contemplera sur nos tombes les fleurs ?

PAR QUELLE FUREUR ?

Beau dessin de la coupe, oh ! qui t’a composé ?
A t’effacer qui peut se croire autorisé ?
Las ! quel amour créa ces pieds, ces mains, ces têtes,
Et par quelle fureur tout cela fut brisé !

AUCUN NE COMPRENDRAIT

De ce Monde mon cœur découvrir le mystère,
Mais craignant pour ma vie, hélas ! je dus me taire.
De tous ces faux savants aucun ne comprendrait
Les secrets dont mon âme est le dépositaire.

DU DOUTE

Un souffle peut changer en foi l’impiété ;
Du doute un souffle mène à la crédulité.
Il faut chérir ce souffle, unique dans la vie ;
C’est le seul dont vraiment nous ayons profité.

NE PERDS PAS CET INSTANT

Tu ne sais aujourd’hui si tu verras demain.
Fou qui de l’avenir se préoccupe en vain !
Sois sage et ne perds pas cet instant de la vie
Car tu pourrais ne plus vivre l’instant prochain.

LE VIN

Puisque c’est à mon tour d’être jeune aujourd’hui,
Je veux boire du vin pour chasser mon ennui,
Le vin est âpre, eh oui ! mais justement je l’aime,
Car toute l’âpreté de ma vie est en lui.

VIS DONC JOYEUX

Homme, ô toi sur la Terre un jour tombé des Cieux,
Quatre et cinq, six et sept[2] te rendent anxieux.
Bois du vin, tu ne sais d’où tu vins dans ce Monde,
Ni même où tu devras aller : vis donc joyeux.

D’UN SEUL CLIN D’ŒIL

Ce n’est rien que ton corps sans cesse remuant,
Ni les astres épars sur ce dôme géant.
Sois gai ! d’un seul clin d’œil dépend la vie humaine,
Et ce clin d’œil lui-même est déjà le Néant.

JE SUIS UN PEU D’ARGILE

Je suis un peu d’argile ; or, l’artiste divin,
En me créant, savait ce que ferait ma main.
Ainsi pas un péché n’est commis sans ses ordres.
Mais alors pourquoi donc cet Enfer à la fin ?

LA RÈGLE DU JEU

On n’ouvre pas la porte et nous faisons la moue.
Résignons-nous, que l’on nous accueille ou rabroue.
Car les dés du Destin dans le cornet des Cieux
Nous indiquent les points d’après lesquels on joue.

TANT DE JOYAUX PERDUS !

La ruine, ô Ciel, vient de ta haine implacable !
L’injustice est de toi l’habitude effroyable.
Si l’on fouillait ton sein, ô Terre, on y verrait
Tant de joyaux perdus, ô monstre insatiable !

O MON AME, DIS-MOI…

Pauvre cœur ! Le Destin, qui veut que l’homme pleure,
A chaque instant d’une autre illusion te leurre.
O mon âme, dis-moi, dans mon corps que fais-tu,
Du moment qu’il te faut quitter cette demeure ?

ET L’ANSE QUE TU VOIS…

Comme moi, cette cruche un jour fut un amant,
Esclave des cheveux de quelque être charmant.
Et l’anse que tu vois à son col attachée
Fut un bras qui serrait un beau cou tendrement.

QU’EST-CE DONC QUE CE MONDE ?

Qu’est-ce donc que ce Monde ? un séjour provisoire
Où sans cesse le jour succède à la nuit noire.
Cent rois comme Djemchid y vinrent tour à tour,
On y vit cent Bahram[3] mourir en pleine gloire.

JOUR PERDU

Ah ! que je plains un cœur vide de sentiment
Qui n’a jamais souffert d’un amoureux tourment !
Ne vis pas un seul jour sans amour dans la vie :
Rien n’est aussi perdu que ce jour-là vraiment !

PUISQUE LA DESTINEE…

Puisque la Destinée, ô mon cœur, te torture,
Et puisque de mon corps doit partir l’âme pure,
Assieds-toi donc sur l’herbe et sois gai quelques jours
Avant que ton tombeau soit couvert de verdure.

LE BUT DE LA VIE

Viens ; prends la coupe et laisse à Mahmoud[4] son empire.
Les beaux chants de David, entends-les sur ma lyre.
Hier n’est plus ; demain n’est pas là ; vis joyeux
Maintenant, car le de la vie est le rire.

CHERCHE-LES EN TOI-MÊME

Tablette, Enfer, Eden, mon esprit curieux
Les cherchait autrefois beaucoup plus haut qu’aux cieux.
Or, le Sage m’a dit : « La Tablette et le reste
Cherche-les en toi-même et non dans d’autres lieux. »

IL IMPORTE, AUJOURD’HUI…

Que la rosée est gaie au printemps sur la rose,
Quand l’Aimée, en mes bras, sur l’herbe se repose !
Ne parle pas d’Hier, car le passé n’est plus.
Il importe, Aujourd’hui, de n’être point morose.

LE VÉRITABLE EDEN

Un danseur et du vin ; une fille adorable ;
De l’herbe ; et d’un ruisseau la fraîcheur agréable ;
Les as-tu ? Ne crains plus ce pauvre Enfer éteint.
Tu possèdes l’Eden, et le seul véritable.

PAS UN SEUL…

J’errai par monts et vaux durant ma vie entière ;
Mais le temps ne fut pas sensible à ma prière.
Car, des hommes marchant sur la route des jours,
Je ne vis pas un seul revenir en arrière.

SANS AVOIR PEUR DU CIEL

La coupe d’une main ; de ma belle maîtresse,
Sur le pré, caressant de l’autre main la tresse ;
Je boirai de bon vin, sans avoir peur du Ciel,
Jusqu’à ce que j’arrive à la parfaite ivresse.

CE MONDE…

On vit, avant nous deux, plus d’une aube nouvelle.
Ce Monde a certe un but dans sa course éternelle.
Doucement sur la terre, ami, pose tes pieds :
De charmants yeux, peut-être, elle fut la prunelle.

ÊTRE ATHÉE OU PIEUX ?

Jusques à quand fouiller et la terre et les Mers ?
Etre athée ou pieux ? Oh quels pensers amers !
Khayyam ira, dit-on, en Enfer. Qu’on le dise !
Qui vint du paradis ? Et qui fut aux Enfers ?

LE MAITRE, AU PREMIER JOUR

Mosquée illuminée, église parfumée,
Et les charmes d’Eden et d’Enfer la fumée,
Laisse donc tout cela ! Le Maître, au premier jour,
A fixé l’Avenir d’une seule plumée.

ENTRE IVRESSE ET RAISON…

Tant que j’ai ma raison, ma joie est incomplète ;
Et dès que je m’enivre, hélas ! je perds la tête.
Il existe un état entre ivresse et raison,
Et c’est là qu’est la vie ; oh ! que je le souhaite !

LES JOURS PASSENT SI VITE

A quoi bon dans ce Monde avoir tant de tourment ?
Vit-on jamais quelqu’un vivre éternellement ?
Dans notre vie, hélas ! les jours passent si vite.
Ne pleurons pas en vain ces hôtes d’un moment.

PUISQU’IL FAUT MOURIR ?

Du moment que les Cieux pour nous ne sont pas doux,
Cherchant à les compter nous sommes vraiment fous ;
Qu’importe, puisqu’il faut mourir, laisser nos rêves,
Qu’on soit rongé des vers ou mangé par des loups ?

IMITE LA TULIPE

Imite la tulipe et prends la coupe en main,
Et tout près d’une fille aux lèvres de carmin,
Bois gaiment : le Ciel bleu, tournant comme une roue,
Va, dans un coup de vent, te renverser soudain.

VENUS TARD ET TOT CHASSÉS

Puisque rien ne se fait comme on veut qu’il se fasse,
Il faut donc que l’effort demeure inefficace.
Voilà pourquoi sans cesse on entend ces regrets :
« Nous sommes venus trop tard, et si tôt l’on nous chasse ! »

IGNORANCE

Puisque nul ne connaît le Vrai, ni le Certain,
On ne peut vivre avec l’espoir d’un doute en vain.
Prends la coupe. Qu’importe – étant dans l’ignorance, –
Que l’homme ait tous ses sens ou qu’il soit pris de vin !

SANS TRACE

Puisque ce qui n’est plus n’a point laissé de trace,
Et que ce qui demeure, un jour meurt ou se casse,
Suppose qu’en ce Monde aucun être n’est plus,
Et que ce qui n’est plus est toujours à sa place.

PUISQUE TA MORT…

Allons, puisque ta mort sera définitive,
Meurs d’un coup, sans gémir sur tout ce qui t’arrive.
Dis-toi qu’un peu de nerfs, de sang et d’excréments,
Ne fut point ; vis sans peine, ô pauvre âme naïve !

JAMAIS DEUX FOIS

Entré dans le jardin, un rossignol morose
Vit sourire la coupe et le bouton de rose.
Alors, à mon oreille il chuchote ces mots :
« Pas une vie en fleurs deux fois ne s’est éclose. »

L’ARGILE

Le sol à tout instant foulé par chaque bête
Fut la main d’une belle et d’autre la pommette.
Chaque brique posée au faîte d’un palais
Est le doigt d’un ministre ou bien d’un roi la tête.

PAREIL AU ROSSIGNOL

L’Amour, c’est le soleil de l’Immortalité,
C’est le pinson du bois de la Félicité !
Pareil au rossignol, geindre, est-ce aimer ? Seul l’homme
Qui sait mourir sans geindre aime en réalité.

QUI N’A JAMAIS PÉCHÉ

D’avoir péché, Khayyam, ta peur est incroyable.
Pourquoi donc te trouvé-je un air si pitoyable ?
Qui n’a jamais péché, n’aura point de pardon ;
Sans pécheurs, à quoi sert tant de pardon, que diable !

LA PARQUE VINT

Khayyam, qui cousait la tente aux vaines gloires,
Fut brûlé tout à coup au creuset des déboires.
La Parque vint couper les cordes de ses jours,
Afin de les revendre à des prix dérisoires.

LE SCULPTEUR

Après avoir sculpté les êtres, mains divines,
Pourquoi donc brisez-vous ces pauvres figurines ?
Sont-elles sans défaut ? Pourquoi donc les casser ?
Est-ce leur faute enfin d’être pas assez fines ?

NUL NE SAIT…

Un rideau de secret ferme notre horizon,
Et nul ne sait le mot de la combinaison.
Notre seule demeure est le sein de la terre
Où le séjour est, las ! plus long que de raison !

QU’IL EST DOUX CE VIN…

Qu’il est doux ce vin rose et qu’il est bon d’entendre
La harpe aux sons du luth mêler sa voix si tendre !
Le dévot qui jamais n’a pris la coupe en main,
C’est lorsqu’il est très loin que je puis le comprendre.

LE VIEUX SAGE M’A DIT…

Le vieux sage m’a dit en songe : « Il faut jouir !
Pour qui dort, le bonheur ne peut s’épanouir.
Foin de cet acte avec la mort formant la paire !
Bois du vin ! Sous la terre un jour tu dois dormir. »

CELUI QUI CONNAIT…

Pagode ou medresseh[5], monastère ou couvent,
Partout, on veut l’Eden, on craint l’Enfer souvent.
Mais celui qui connaît tous les divins mystères,
On ne le vit jamais de tels vœux s’émouvant.

LA BRAVOURE D’AIMER…

Oui, je t’aime ; et je n’ai point peur d’être blâmé.
Comment convaincre, hélas ! ceux qui n’ont pas aimé ?
Le calice d’amour n’est fait que pour les braves ;
Les lâches n’aiment pas ce nectar parfumé.

DÉCLARATION

Dans ce Monde qui n’est qu’un asile éphémère,
J’ai cherché bien longtemps, comme je l’ai pu faire.
Or, je dis que la lune a moins d’éclat que toi ;
Que le cyprès n’a pas ta taille droite, altière.

VOICI L’EDEN…

Le printemps, une amante au galbe gracieux ;
Une prairie ; un pot de vin délicieux ;
Voilà l’Eden. Je veux être – quoiqu’on en dise, –
Moins qu’un chien si je songe au paradis des Cieux !

ORIGINE DES FLEURS

Chaque tuliperaie, ici-bas, autrefois,
Fut sans doute arrosée avec le sang des rois.
La feuille de violette, un jour, avant de naître
Fut un grain de beauté sur un divin minois.

VIS SANS SOUCI…

Prends garde ! Tu vas être éloigné de ton âme,
Car derrière un rideau céleste on te réclame ;
Bois du vin : tu ne sais de quel endroit tu viens.
Le mystère est au bout. Vis sans souci du blâme.

LA MORT, CETTE ÉNIGME…

Tout homme qui connaît la vie et son problème
Connaît aussi la mort, cette énigme suprême.
Etant avec toi-même encor, tu ne sais rien ;
Que sauras-tu demain, étant hors de toi-même ?

JAMAIS RIEN…

A rien ne t’a servi de parcourir le Monde ;
Ni de voir, ni d’entendre : illusion féconde !
Tu n’auras jamais rien : ni de courir toujours ;
Ni de rester chez toi dans une nuit profonde.

HORMIS LA JOIE…

Ce Monde n’est pas bon, sans vin, sans échanson,
Sans la flûte qui joue une douce chanson ;
Car j’ai beau regarder les choses de ce monde,
Je ne vois rien, hormis la joie et la boisson.

INCERTITUDE

Du cercle où nous entrons en hôtes d’un moment,
Nul ne connaît la fin, ni le commencement.
Et nul homme ne peut dire avec certitude
D’où nous sommes venus, où nous allons vraiment.

HATE-TOI…

Du vin qui pour la vie est une autre Jouvence,
Remplis donc un grand bol, malgré ta conscience,
Et mets-le dans ma main. Tout est rêve ici-bas !
Hâte-toi donc, mon fils ! car brève est l’existence.

BOIS DONC…

Du poison de l’ennui l’antidote est le vin.
Prends l’antidote, et puis, moque-toi du venin.
Bois donc, assis sur l’herbe, avec des jeunes filles,
Avant que sur ta tombe on ait fait un jardin.

NE TOURMENTE PERSONNE…

Ne tourmente personne avec tes plaintes vaines ;
Aux ignorants surtout il faut cacher tes peines.
Regarde donc quels sont tes actes, car, tels quels,
Te les rendront un jour les natures humaines.

FATALITÉ

Tout est depuis longtemps écrit sur la Tablette ;
Et la Plume demeure obstinément muette.
Tout se fait, bien ou mal, comme veut le Destin :
Fou qui lutte et plus fou qui pleure sa défaite !

RICHESSE ET PAUVRETÉ

Les sages dédaignant l’argent ont bien raison.
Mais aux pauvres ce Monde est une prison.
La violette étant pauvre, baisse la tête ;
La rose qui sourit a de l’or à foison.

SOIS CONTENT DE TON SORT…

Donne un bol, échanson ! En ce Monde éphémère,
C’est déjà beau d’avoir une gaîté sommaire.
Advienne que pourra, sois content de ton sort,
Car le bonheur parfait n’est, las ! qu’une chimère.

TOUT N’EST QU’ILLUSION…

Quand la vie est si brève, ici pourquoi se plaire ?
Et Keygobad et Djem[6] sont devenus poussière.
Venir au monde et vivre, à quoi bon ? Tout cela
N’est qu’une illusion, un rêve, une chimère.

SAGESSE

J’ai rêvé de chanter le vin vermeil sans trêve,
Et tout ce qui m’entoure est un peu de ce rêve.
O dévot, la Sagesse est ton maître, as-tu dit.
Eh bien ! réjouis-toi, ton maître est mon élève !

NUL NE CONNAIT DIEU

Ma raison ne sait pas prouver l’Etre suprême.
Mais ma dévotion reste toujours extrême.
Comment puis-je savoir ton être exactement ?
O mon Dieu, nul ne peut le savoir que toi-même.

QUI DONC ES-TU ?

La passion te tente avec ses vils appâts ;
Mais elle crée aussi de rudes embarras.
Qui donc es-tu ? Réponds ! Et d’où viens-tu ? Regarde !
Apprends ce que tu dois faire ; sache où tu vas !

UN RIEN ME SATISFAIT

L’épine me suffit, quand je n’ai pas la rose.
Un rien me satisfait dans toute apothéose.
Où le chapelet manque, il me suffit d’avoir
Le rosaire, les deux étant la même chose.

L’UNIVERS

L’Univers n’est qu’un point perdu dans nos alarmes ;
L’Oxus n’est qu’une trace infime de nos larmes ;
L’Enfer qu’une étincelle auprès de nos ennuis ;
L’Eden qu’un court moment de nos jours pleins de charmes.

RANÇON

« Rien n’est plus beau que moi – s’écriait une fleur, –
Pourquoi me traite ainsi le cruel parfumeur ? »
Le Rossignol lui dit : « Qui donc, en ce bas Monde,
Rit un jour qui ne soit toute une année en pleur ? »

PRÉFÈRE LE PRÉSENT…

On me dit : »Qu’elle est belle, une houri des Cieux ! »
Je dis, moi, que le jus de la treille vaut mieux.
Préfère le présent à ces bonnes promesses :
C’est de loin qu’un tambour paraît mélodieux ![7]

LE PARADIS SERA VIDE

On jette au feu, dit-on, celui qui boit du vin.
C’est une invention de quelque esprit humain.
Car si l’on jette au feu l’amoureux et l’ivrogne,
Le Paradis sera vide comme ma main.

LA VÉRITÉ

La vérité semble être un pauvre arbre sans fruit.
Car pour la discerner nul n’est assez instruit.
Et chacun tend la main vers une branche faible.
Et l’homme reste ainsi dans l’éternelle Nuit.

OU DONC EST LA BONTÉ ?

Je suis rebelle ; où donc est ton autorité ?
J’ai la nuit dans le cœur ; où donc est ta clarté ?
Si tu donnes l’Eden pour notre obéissance,
Ce n’est là qu’un salaire, où donc est ta bonté ?

JE VEUX UNE CITHARE…

J’ignore si Celui qui m’a fait si modeste
Me donnera l’Eden ou bien l’Eden funeste.
Je veux une cithare, une amante et du vin :
Cela, comptant, vaut mieux qu’un beau crédit céleste.

LA LUNE ÉCLAIRERA NOS TOMBES…

La nuit a dans sa robe un trou de clair de lune.
Bois du vin : on n’a pas toujours cette fortune.
Sois heureux et jouis : après nous bien des fois,
La lune éclairera nos tombes une à une.

POURQUOI JE BOIS…

Si je bois, ce n’est point par simple paillardise ;
Ni par manque de fois, ni par vaine sottise.
Mais je voudrais trouver quelques instants d’oubli.
Et voilà donc pourquoi je bois tant et me grise.

QUELLE EST TA DOT ?

Boire et me réjouir : ainsi j’ai fait ma loi !
N’être pas plus croyant qu’athée : et c’est ma Foi !
J’ai dit : « Quelle est ta dot, Terre, ô ma fiancée ? »
Elle m’a répondu : « C’est ton cœur plein d’émoi. »

TON ARCHE DE NOÉ…

A boire du bon vin sois donc habitué.
Il réconfortera ton corps exténué.
Quand tu verras venir un déluge de peines,
Prends des outres de vin comme Arche de Noé.

NI LE BIEN, NI LE MAL…

Ni les actes – mauvais ou bons – du genre humain,
Ni le bien, ni le mal que nous fait le Destin,
Ne nous viennent du Ciel, car le Ciel est lui-même
Plus impuissant que nous à trouver son chemin.

AMOUR ET VIN

Oui, j’espère, malgré mes péchés odieux.
Seul un païen n’a point d’espoir en ses faux dieux.
Et c’est pourquoi, dès l’aube, ivre encor de la veille,
Je crie : amour et vin !… Que m’importent les Cieux ?

AU CARNET D’AMOUR…

Au cœur que Dieu remplit de son affection
Qu’importent donc le peuple et la religion ?
Dans ton carnet d’amour inscris un nom quelconque
Et raille, après, le Ciel et la damnation.

COMPARAISON

Vois l’herbe dont le bord du ruisseau s’agrémente :
On dirait le duvet d’une lèvre charmante.
Ne pose pas tes pieds sur l’herbe avec dédain,
Par là le sol était un visage d’amante.

LES DEUX VOIES

Celui qui dans son cœur cultive la sagesse
Ne perd pas un seul jour de toute sa jeunesse.
Ou, pour sauver son âme, il se consacre à Dieu ;
Ou, cherchant le repos, il s’adonne à l’ivresse.

L’ATTIRANCE DES POISONS

Prends garde : le Destin est tellement méchant !
Il faut t’en méfier, car son sabre est tranchant.
Ah, n’avale jamais une douceur qu’il t’offre,
Car il donne aux poisons cet aspect alléchant.

LA VRAIE CLÉMENCE

Dieu de miséricorde, à quoi sert ta clémence ?
Pourquoi fermer l’Eden à celui qui t’offense ?
Pardonner à qui t’aime, est-ce de la bonté ?
Le bon pardonne aussi la désobéissance.

LE MAL DU MÉDECIN

Celle pour qui mon cœur est triste jour et nuit,
Est elle-même, ailleurs, victime de l’ennui.
Comment puis-je chercher pour mon mal un remède ?
Car celle qui me soigne est malade aujourd’hui.

A QUOI BON ?

Tant que tu peux, fais fi des chagrins d’ici-bas.
Pour hier ou demain ne te tourmente pas.
Mange bien, bois du vin, car du Monde éphémère,
Même ayant des trésors, rien tu n’emporteras.

NIHIL

Qu’emporterai-je ? Rien ! O vaine convoitise !
A quoi m’a donc servi de vivre ? Ah, qu’on le dise !
Je suis un feu ? – Le feu n’est plus dès qu’on l’éteint.
Ou la coupe de Djem ? Plus rien, quand on la brise.

D’OU VIENT LE JEU D’ÉCHECS

Toi dont la joue au lis a servi de modèle !
Toi, de la Beauté même un fin portrait fidèle,
Le roi de Babylone inventa les échecs,
D’après tes mouvements compliqués, ô ma belle !

LA LUNE BRILLERA…

A Balkh, comme à Bagdad, il faut que l’âme sorte.
Lorsque la coupe est pleine, âpre ou douce, qu’importe ?
Bel astre, bois du vin : la lune après nous deux,
Brillera bien des fois, avant que d’être morte.

LA SCIE

Ceux qui ne sont dévots que par hypocrisie,
Tranchent l’âme du corps selon la fantaisie.
Désormais, je vais boire à rougir comme un coq ;
Même ayant, tel un coq, sur ma tête une scie.

PRÉÉMINENCE DE LA SOTTISE

Ceux qui cherchent en vain à former leur cerveau,
Ne font que traire au lieu d’une vache un taureau.
Il vaut mieux s’affubler d’un masque de sottise ;
Nul, contre la Raison, n’achète un seul poireau ![8]

MYSTÈRE IMPÉNÉTRABLE

Tant d’hommes cherchent Dieu vainement sur la Terre ;
Et tant d’autres au sein d’un monde planétaire.
Or, je ne sache pas qu’ils aient jamais compris
Le véritable état de l’étrange mystère.

NUIT PROFONDE

Ceux qui furent doués de toutes les vertus
Et léguèrent leur flamme aux amis qu’ils ont eus,
Ne sont jamais sortis de cette nuit profonde :
Ils ont dit quelque fable, et puis, ils se sont tus.

COMME LES AUTRES…

Tout homme jeune ou vieux vainement, ici-bas
Court un moment après un but qu’il n’atteint pas.
Mais nul n’a dans ce monde une vie éternelle
Et nous nous en irons, comme d’autres, hélas !

MEKTOUB

Dès qu’au cheval des cieux Dieu permit le départ,
Après l’avoir sellé de tant d’astres épars,
Il fixa d’un seul coup toutes nos destinées,
Où donc est mon péché, si telle était ma part ?

POURQUOI ?

Celui qui fit un jour et le Ciel et la Terre
Veut mettre à tout cœur d’homme un horrible cautère,
Ces lèvres de rubis, ces cheveux parfumés
Pourquoi les jette-t-il ainsi dans la poussière ?

NOS CRANES SONT DES BOLS…

Nos crânes sont des bols. Le souverain Potier
Dans leur création a trouvé son métier.
Il nous offre, à l’envers, un de ces bols pour vivre
Après l’avoir empli de chagrins tout entier.

VŒU

Quand l’arbre de ma vie, écroulé dans l’abîme,
Sera rongé, pourri, du pied jusqu’à la cime,
Lors, si de ma poussière on fait jamais un pot,
Qu’on l’emplisse de vin, afin qu’il se ranime !

LE PRÊT

Non, je ne suis pas homme à craindre le trépas !
Pour moi, l’autre patrie a même plus d’appas.
Dieu m’a prêté la vie, et l’heure étant venue,
Je lui rendrai mon âme et ne m’en plaindrai pas.

VERTIGE

Ceux dont l’intelligence a cent chemins ouverts
Pour monter aux plus hauts sommets de l’Univers,
Te cherchent, Dieu puissant, mais tous, comme le ciel,
Errent, pris de vertige et la tête à l’envers.

SUPRÊME CONFIDENCE

Je veux t’apprendre, amie, un étrange mystère.
Mais je vais te le dire en deux mots et me taire.
J’entrerai dans la tombe avec un doux amour,
Pour lui, je sortirai du fin fond de la terre.

IGNORANCE

Je suis venu ; le Monde en fut-il moins mauvais ?
Mon départ double-t-il Sa gloire ? Je ne sais.
Mes oreilles jamais n’ont appris de personne
Pourquoi j’étais venu, ni pourquoi je m’en vais.

NUL N’EN REVIENT…

Hélas ! un beau trésor nous glisse entre les doigts.
Déjà la mort emplit nos cœurs de mille effrois.
Et nul de l’Au-Delà ne revient pour nous dire.
Ce qu’y font les nombreux voyageurs d’autrefois.

JEUNESSE

Le livre des beaux jours, hélas ! finit trop vite.
Déjà le doux printemps d’allégresse nous quitte.
Cet oiseau de gaîté dont Jeunesse est le nom,
Je ne sais quand il vint, ni quand il prit la fuite.

ÉPOUSAILLES

Buvant dans une coupe énorme, sans pareille,
Je me croirai très riche en vidant la bouteille,
Alors, répudiant la Raison et la Foi,
J’épouserai la fille exquise de la treille !

A CHACUN SA PART

Bien des gens, après nous, du Monde auront leur part.
Nul ne se souviendra de nous autres, plus tard.
Rien ne manquait sur Terre, avant notre arrivée,
Tout restera tel quel après notre départ.

INCURABLES

Ces grands seigneurs, malgré leurs titres innombrables,
Ont assez de leur vie aux maux intolérables.
Mais celui qui n’a pas leurs tristes passions,
Pour eux, n’est pas un homme : ô pauvres incurables !

CE BOL…

Ce bol était superbe. Un jour, un coup de pierre
L’a brisé. Ses débris épars gisent par terre.
Ne pose pas dessus tes pieds avec dédain,
Car il fut fait avec des crânes en poussière.

CETTE TERRE…

Tous ces cruels potiers qui malaxent l’argile,
Ne voient-ils pas qu’ils font une besogne vile ?
Jusqu’à quand la frapper, la fouler de leurs pieds,
Cette terre qui fut naguère un corps gracile ?

LORSQUE JE SERAI MORT…

Du vin ! accordez-moi cette faveur insigne !
Du rubis sur mes traits ! Mon teint d’ambre est indigne.
Lorsque je serai mort, lavez-moi dans du vin
Et faites mon cercueil tout en pur bois de vigne.

FAIS L’ANE…

Avec les ignorants aux penchants despotiques
Qui, sottement, se croient des savants authentiques,
Fais l’âne, car d’après leur manière de voir,
Les ânes seuls pourraient n’être pas hérétiques.

PROGRAMME

Avec des fleurs, du vin, une belle maîtresse,
Je goûte, autant qu’on peut, d’amour et d’allégresse.
Et depuis que je vis, et tant que je vivrai
J’ai bu, je bois toujours et je boirai sans cesse.

DESTINÉE

Jusqu’à quand donc parfums et couleurs vont te plaire ?
Jusqu’à quand veux-tu donc poursuivre la chimère ?
Fusses-tu la Jouvence ou la claire Zemzem[9]
Qu’il te faudra rentrer dans le sein de la terre.

VOIR UN MARCHAND DE VIN…

Depuis le jour où Dieu créa le Firmament,
Vit-on rien de plus doux que le bon vin vraiment,
Voir un marchand de vin, quelle étonnante chose !
Qu’achète-t-il qui soit meilleur que ce qu’il vend ?

IMPOSSIBLE RENONCEMENT

De ne plus boire, ami, ne fais pas le serment.
Voir du vin et rester sans boire, oh, quel tourment !
La rose se dévêt et le rossignol chante.
Qui donc renonce au vin en un pareil moment ?

L’ENFER

Pour un gai compagnon, je donnerai ma vie !
Il le mérite au moins si je me sacrifie.
Veux-tu que je te dise, ami, ce qu’est l’enfer ?
C’est de quelque homme indigne être en la compagnie.

DIEU L’ÉQUITABLE…

Dieu l’Equitable ayant fixé nos parts d’avance,
Jamais tu n’auras plus ni moins de subsistance.
Pourquoi donc soupirer après ce qu’on n’a pas ?
Et pour ce que l’on a, pourquoi tant d’importance ?

LE JOUR OU L’ÉTERNEL

Le jour où l’Eternel me créa par bonté,
Sur la tendresse un cours par Lui me fut dicté.
C’est Lui qui prit mon cœur et fit de ses parcelles
Des clefs pour les trésors de la subtilité.

L’INUTILE INTELLIGENCE

L’intelligence est chose inutile en ce Monde.
Ce n’est que pour les sots qu’ici-bas tout abonde.
Verse donc la liqueur qui détruit la raison,
Pour que la Destinée un peu mieux nous réponde !

TESTAMENT

Aplanissez ma tombe au niveau du chemin
Pour que je serve ainsi d’exemple à mon prochain.
Et puis, de ma poussière, avec du vin pétrie,
Fabriquez un couvercle à la jarre du vin.

SEUL UN BUVEUR…

Seul un buveur comprend le langage des roses,
Et non les pauvres gens pleins de pensers moroses.
Ceux-là ne savent pas ; il leur faut pardonner :
Car les ivrognes seuls goûtent les bonnes choses.

TON SEUL CAPITAL

Ne permets pas qu’un souffle au cours de l’existence,
Puisse autrement passer qu’en folle réjouissance.
Prends garde ! ici, la vie est ton seul capital,
C’est à toi de savoir comment on le dépense.

HEUREUX LES HUMBLES

Heureux ceux qui n’ont pas un nom étincelant
Ni des habits d’un luxe orgueilleux, insolent !
Qui pareils au simorgh[10] s’envolent vers les nues
Sans être des hiboux dans ce Monde croulant.

BOIS DONC !

Le soleil a dressé l’échelle du matin.
Le roi du jour a mis dans sa coupe du vin.
Bois donc : tel un héraut, l’aube, à travers le Monde,
Répète ces deux mots comme un ordre divin.

COURIR LES FÊTES…

Le Monde est éphémère : allons courir les fêtes.
Sur nos corps gémiront nos âmes inquiètes.
Et nos crânes, remplis de tant de passions,
Sous les pieds des potiers seront réduits en miettes.

AVEC TA POUSSIÈRE…

Jouis ! Tu connaîtras le plus horrible ennui.
Les cieux seront demain les mêmes qu’aujourd’hui.
Mais avec ta poussière on moulera des briques,
Pour bâtir un palais à l’usage d’autrui.

DIEU, DANS SA COUPE…

O Khayyam ! Le Ciel bleu, comme une tente sombre
Dresse devant tes yeux son épais voile d’ombre.
Console-toi ! Pareils aux globules du vin,
Dieu, dans sa coupe aura des Khayyam en grand nombre.

CRAINTE

D’un fol espoir bercé, j’ai perdu des années ;
Je n’ai jamais été content de mes journées.
Et maintenant je crains de n’avoir plus le temps
De sécher comme il faut mes larmes obstinées.

PRENDS TA PART

Quoique ce Monde semble avoir u charme extrême,
Il ne faut l’aimer, car nul sage ne l’aime,
Tant d’hommes comme toi sont partis ou viendront ;
Prends donc ta part, avant qu’on t’enlève toi-même.

LE LIVRE D’ALLÉGRESSE

Arrache de ton cœur tout arbre de tristesse.
Il faut lire toujours le livre d’allégresse.
Bois du vin, satisfais tes plus ardents désirs :
Tu sais combien de temps sur la terre on te laisse.

VOIS LE PEIGNE…

Vers les roses d’amour celui qui tend la main,
Se déchire le cœur aux ronces du chemin.
Vois le peigne : il reçut de multiples blessures,
Pour baiser les cheveux au parfum de jasmin.

BONHEUR

Celui qui dans ce Monde a la moitié d’un pain,
Et qui possède un nid d’un autre nid voisin,
Sans être serviteur, ni maître de personne,
Qu’il vive heureux : sa vie est un rêve divin !

PUISSÉ-JE AVOIR TOUJOURS…

Puissé-je avoir toujours le doux jus de la treille
Et l’amour d’une fille à des houris pareille !
On me dit : « Au vin, Dieu te fera renoncer. »
Oh ! je n’en ferai rien, même s’Il le conseille.

SILENCE…

Il faut que sur ton âme à tout moment tu veilles.
Silence, quand tu vois ce monde et ses merveilles !
Tant qu’il reste une oreille, une langue, un seul œil,
Il faut être sans yeux, sans langue, sans oreilles !

TU ME PARDONNERAS…

Te rendrai-je plus grand de prier comme il faut ?
Et mes péchés sont-ils pour Ton règne un défaut ?
Tu me pardonneras, j’en ai la certitude :
Tu punis tard, Seigneur, mais tu pardonnes tôt.

IMPUDEUR

Dans la taverne au vin fais ton ablution.
Un nom souillé perd-il sa réputation ?
A boire ! Ma pudeur a déchiré son voile,
On n’en fera jamais la réparation !

LE SEC ET L’HUMIDE

Ma main qui prend sans cesse ou la coupe ou le verre
Ne doit jamais souiller le Saint-Livre et la chaire.
Toi, dévot sec, et moi, viveur mouillé de vin :
Or, toute chose humide est au feu réfractaire.

BEATITUDE

Qu’il fait bon ! point de froid ni de lourdes chaleurs
Dans le parc, un nuage époussette les fleurs.
Et le rossignol dit aux pâles roses jaunes :
« Il faut boire du vin aux charmantes couleurs ! »

IGNORANT, NE CROIS PAS…

Avant que les chagrins viennent nous le défendre ;
Apporte-moi du vin de couleur rose-tendre.
Et toi, tu n’es pas d’or, ignorant, ne crois pas
Qu’on te met dans la terre afin de te reprendre.

MON ESPRIT, TOUS LES SOIRS…

Mon esprit, tous les soirs, est fort embarrassé.
Des larmes, bien des fois, sur ma joue ont glissé.
L’ennui n’a point rempli le grand bol de ma tête :
Peut-on remplir un bol qui reste renversé ?

L’OISELEUR ÉTERNEL…

L’Oiseleur éternel ayant tendu ses rets,
Fit de l’homme sa proie, on le croirait exprès.
Le bien, comme le mal, certe il fait tout Lui-même
Et rend l’homme fautif de Ses propres décrets.

J’AURAI GOUTÉ, SUR TERRE…

Jaime une joue au teint de rose, fraîche et rare ;
Et la coupe de vin de mes mains s’accapare.
Ainsi j’aurai goûté, sur Terre, un peu de tout,
Avant que de mon Peu le grand Tout ne s’empare.

AMOUR PLATONIQUE

Un amour platonique est fade, sans appas ;
Comme un feu presque éteint, il ne réchauffe pas.
L’amant doit, nuit et jour, et pendant des années,
Ignorer le repos, voir souffrir son corps las.

SOMMEIL… IVRESSE

Dans ce stupide orgueil jusqu’où donc veux-tu vivre ?
Etre ou néant, pauvre homme, à quoi bon les poursuivre ?
Bois du vin : Une vie où l’on va vers la Mort,
N’a que ceci de bon : soit dormir, soit être ivre.

FINI LE RAMAZAN !

Fini le Ramazan ! Tout ira pour le mieux.
L’échanson va verser un vin délicieux.
Muselière de jeûne et bride de prière
Vont tomber de la tête à ces ânes pieux.

SI TU VEUX ÊTRE HEUREUX…

Si tu veux être heureux, vis en bohémien,
Détaché, dans ce Monde, et du mal et du bien.
Jouis ! car, tel qu’il est, ce tournoiement céleste
Durera, quand de nous il ne restera rien.

PERSONNE N’A COMPRIS…

Personne n’a compris le mystère suprême,
Nul n’a pu faire un pas en dehors de soi-même
Et, depuis l’apprenti jusqu’au maître savant,
Pas un homme n’a pu résoudre ce problème.

LE VIN REND MEILLEUR

Tous les monts danseraient s’ils avaient bu du vin.
L’homme qui n’en boit pas n’a pas l’esprit très sain !
Qu’oses-tu m’ordonner de renoncer à boire
Cette liqueur qui rend meilleur le cœur humain ?

CÉLESTES CRUAUTÉS

Le Ciel ne fait au Monde éclore aucune rose
Qu’il ne meurtrisse et jette à terre à peine éclose.
Si le nuage prend la terre comme l’eau,
Vous verrez que le sang d’être chers nous arrose !

CÉLESTES BONTÉS

On dit qu’au jour dernier, en causant avec nous,
Dieu, cet ami chéri, va se mettre en courroux.
Il ne peut qu’être bon, le Bon par excellence,
Ne t’inquiète donc pas, il nous sera très doux.

SUR TERRE COMME AU CIEL

Vous aurez, nous dit-on, des houris dans le Ciel
Avec du vin limpide, et du lait et du miel.
Donc, l’amour et le vin nous sont permis sur Terre ;
Puisque même là-haut, ils sont l’essentiel.

COMPTANT… ET CRÉDIT

On nous promet au Ciel des bonheurs grandioses,
Du miel, du sucre, un vin de la couleur des roses.
Allons, remplis la coupe et mets-la dans ma main :
Un rien, comptant, vaut mieux qu’à crédit bien des choses.

POUR REVIVRE

On dit : « Ceux qui jamais ne se sont enivrés,
Sortiront du tombeau comme ils y sont entrés. »
J’ai ma maîtresse et bois du vin, pour qu’on me fasse
Revivre, au Jour Dernier, avec mes préférés.

CONTRE-JEUNE

Le mois de Ramazan, dit-on, est en chemin.
Bientôt il nous faudra ne plus boire de vin.
Je vais donc boire assez, avant que ce mois vienne,
Pour tomber ivre-mort du Premier à la fin.

LE GOULOT DE LA CRUCHE

A ta lèvre, au goulot de la cruche de vin.
Le goulot dit : « J’étais comme toi, c’est certain.
Comme moi tu mourras, pour, un jour d’une cruche
Devenir le goulot, par un ordre divin. »

DIEU LE SAVAIT D’AVANCE…

Oui, je bois, mais quiconque a mon esprit subtil,
Comprend qu’aux yeux du Maître on n’en est pas plus vil.
Que je boirais du vin Dieu le savait d’avance.
Si je ne bois jamais, mais alors que sait-il ?

LE VIN GUÉRIT

Bois du vin : il soustrait le cœur à bien des peines,
Comme aux soixante-douze ordres, avec leurs haines.
Allons, ne t’abstiens pas d’un élixir pareil
Dont tant soit peu guérit les douleurs par centaines.

L’ANATHÈME DES FAUX SAVANTS

N’ayant jamais veillé devant les grands problèmes,
N’ayant pas fait un pas tout en dehors d’eux-mêmes,
Quelques vrais ignorants, en costume d’élus,
Décochent sur les bons d’horribles anathèmes.

IN VINO VERITAS

Dès que le jour se montre à l’horizon bleuté,
Le sage à prendre en main la coupe est invité.
La Vérité dit-on, laisse un goût d’amertume :
Donc il faut dans le vin chercher la Vérité.

INUTILES TRÉSORS…

Holà ! modère un peu ces furieux efforts
Que tu fais pour chercher d’inutiles trésors.
Mange avec tes amis ce qu’après toi, sans doute,
Tes pires ennemis mangeront sans remords.

CLAIRVOYANCE

Mon cœur n’a pas été trop privé de science.
Peu de secrets ont pu tromper ma clairvoyance :
Car ayant regardé sagement, j’ai vu clair
Et fini par savoir ma complète ignorance.

LE SAGE, AVEC SA BELLE

Dès que la violette a fait teindre sa mante,
Que la rose a souri (car le vent la tourmente),
Le sage, avec sa belle au doux corps argenté,
Prends la coupe de vin qu’un rayon diamante.

LA ROSE

La violette baissée a peur d’être surprise.
Quand la rosée au jour rend la tulipe exquise,
Pour ma part, je préfère une rose en bouton
Qui trousse hardiment les pans de sa chemise.

IN MEMORIAM

Chers amis, convenez d’un rendez-vous, exprès.
Une fois réunis, tâchez d’être bien gais.
Et lorsque l’échanson remplira votre coupe,
Buvez en souvenir du pauvre que j’étais !

NOS AMIS DISPARUS

Nos amis ont fini par disparaître tous,
Ayant tous de la Mort affronté le courroux.
Buvait du même vin au banquet de la vie,
Ils se sont enivrés quelques tours avant nous.

RIEN DE PLUS DOUX…

La coupe vaut cent cœurs et cent divines lois.
Une rasade vaut tout l’Empire chinois.
A-t-on rien de plus doux que le vin sur la Terre ?
C’est une âme qui vaut milles âmes à la fois.

UNE GOUTTE DE VIN…

Une goutte de vin vaut les deux hémisphères ;
Le couvercle d’un pot vaut mille âmes très chères
Et le linge essuyant la lèvre des buveurs
En vérité vaut bien mille turbans austères.

POUSSIÈRE

Apporte ce rubis dans du simple cristal ;
Apporte cet ami de tout cœur libéral.
Tu sais que tout un Monde est devenu poussière.
Du vin ! Bientôt, ce vent va nous être fatal.

A-T-ON DEMANDÉ TON AVIS ?

Ami, pourquoi songer à ton futur destin ?
Pourquoi te torturer l’âme et le corps en vain ?
Vis heureux, et gaîment passe ta courte vie :
Car a-t-on demandé ton avis à la fin ?

TACHE D’AVOIR TA PART…

Tâche d’avoir ta part de ce Monde inconstant ;
Vis donc heureux, sois gai ; prends la coupe en chantant ;
Du culte et du péché Dieu n’a vraiment que faire :
Essaie, ami, de vivre et de mourir content.

EN CE MONDE…

Le vin convient plutôt à la folle jeunesse.
En jeune compagnie on goûte mieux l’ivresse,
En ce Monde, qui n’est qu’un immense désert,
Il vaut mieux qu’un bon vin nous enivre sans cesse.

S’ILS SAVAIENT…

Les Cieux, multipliant sans cesse l’ennui traître,
Reprennent aussitôt ce qu’ils viennent de mettre.
Ah, ceux qui ne sont pas venus au Monde encor
S’ils savaient comme on souffre, ils voudraient ne point naître !

AH, LAISSE DONC…

Ah, laisse donc, ami, ta vaine anxiété ;
Moque-toi de ce Monde atteint de vétusté.
Tout ce qui fut n’est plus ; qu’adviendra-t-il ? Mystère !
Pourquoi pleurer ce qui fut ou n’a pas été ?

LE VIN DES MORTS

Les peuples des tombeaux sont réduits en poussière,
Chaque atome demeure éloigné de son frère.
Ah ! quel est donc ce vin qui, jusqu’au Jour Dernier,
Leur donne ce vertige et cette ivresse entière ?

LE RÊVE

Mettons que par l’amour ton âme soit ravie,
Qu’au banquet des plaisirs sans cesse on te convie ;
Quand même, au bout du compte il faudra t’en aller,
N’ayant fait qu’un long rêve, aussi long que ta vie.

LASSITUDE

Jusqu’où donc le Destin, avec sa fourberie,
Va mettre dans ma coupe au lieu du vin la lie ?
Devant ses méchants tours, je voudrais jeter loin,
Comme un fond de flacon, le reste de ma vie !

LA PART DE L’HOMME

Puisque la part de l’homme, en ce Monde éphémère,
N’est que l’affreux chagrin ou l’agonie amère,
Heureux donc celui qui peut rester inconnu,
Et plus heureux celui qui ne vient pas sur Terre !

PRÉFÉRENCES

Je préfère la jarre à l’Empire de Djem[11],
Le bon fumet du vin au repas de Meryem[12],
Et le soupir qu’exhale, en s’éveillant, l’ivrogne,
Aux cris de Bou-Saïd, comme aux plaintes d’Edhem[13].

CHACUN SON TOUR

Dans l’immense Univers à l’invisible pôle,
Bois gaîment : car chacun du mal verra la geôle.
Et quand viendra ton tour de souffrir, ne geins pas :
C’est un verre où chacun doit boire à tour de rôle.

AUX SOBRES

Au temps des roses, trouve un vin rose entre tous,
Et bois en écoutant flûte et harpe aux sons doux.
J’en bois gaîment. C’est bon ! Tu n’en veux pas ? pauvre homme !
Que veux-tu que j’y fasse ? Avale des cailloux !

TU DISPARAITRAS…

Ce Monde tout entier admettons que tu l’as
Avec les beaux joyaux des trésors d’ici-bas.
Sur ces trésors, pareil à la neige sur terre,
Tu t’assiéras deux jours, puis, tu disparaîtras.

LA PLAINTE DE L’ARGILE

Hier, au bazar, je vis un potier qui, fébrile,
De nombreux coups de pieds frappait un tas d’argile.
Et cette boue, alors, s’est mise à murmurer,
« Las ! j’étais comme toi, laisse-moi donc tranquille ! »

REMÈDE

Bois ! La vie éternelle est dans ce vin. – Bois-en !
Il donne à la jeunesse un goût divin. – Bois-en !
Il brûle comme un feu, mais il sert de remède,
Comme l’eau de Jouvence, à tout chagrin ! – Bois-en !

PRIÈRES

Des prières, soit ; mais, rien que l’obligatoire !
Sois charitable et bon, sans t’en faire une gloire.
Ne médis point ; ne fais point de mal au prochain.
C’est moi qui te promets l’Eden… apporte à boire !

ÉGALITÉ

Que tu vives deux cents, trois cents, même mille ans,
Tu quitteras ce Monde, auberge aux murs croulants.
Du plus puissant monarque et d’un gueux misérable
Les derniers soupirs sont tout à fait ressemblants.

DISCRÉTION

Bois du vin, soit avec des sages indulgents,
Soit avec un éphèbe aux rires engageants.
N’en bois pas trop, ni trop souvent ; point ne t’en vante ;
Bois peu, de temps en temps, en cachette des gens.

LES ENTRAVES

Brise donc toute attache et sois un peu plus brave ;
Et de femme et d’enfants pourquoi te rendre esclave ?
Toutes ces choses-là t’empêchent d’avancer.
Comment peux-tu marcher entravé ? Romps l’entrave !

L’ÉPHÉMÈRE

Lève-toi, voici l’aube, ô mon doux chérubin !
Dans la coupe en cristal mets le rubis du vin.
Car chaque instant qui passe, en ce Monde éphémère,
Ne se retrouve plus dès le moment prochain.

VOYAGEURS DU NÉANT

De tant de voyageurs, dans le Néant perdus,
Pas un ne revient dire où sont les disparus.
Ah, prends garde, ô passant ! Dans cette pauvre auberge
Ne laisse rien du tout, car tu n’y viendras plus.

PULVIS…

O vieux sage, préviens des jeunes la sottise :
Vois cet enfant qui prend la terre et la tamise.
Conseille-le ; dis-lui : « Crible donc doucement
Le cerveau de Ghobad et les yeux de Parvyse[14]. »

OBÉIS AU DESTIN

O cœur, puisqu’en ce Monde, au fond tout est chimère,
Pourquoi tant de soucis devant ce long calvaire ?
Obéis au Destin et supporte le mal,
Car la plume ne peut revenir en arrière.

UNE SEULE VIE…

Le Ciel, qui ne dit point ses terribles secrets,
A tué mille Eyaz[15] et Mahmoud sans regrets.
Bois du vin ! à personne il ne donne deux vies ;
On doit quitter ce Monde, on n’y revient jamais.

L’AME SŒUR…

J’étais un épervier. D’une étrange contrée
Je m’envolai, croyant atteindre l’Empyrée.
Or, je n’ai pas trouvé l’âme sœur ici-bas,
Et je suis ressorti par la porte d’entrée.

PRIÈRE DANS LA TAVERNE

Je peux, dans la taverne, à Toi me confier,
Mieux certes qu’en allant, dans le mehrab[16] prier.
O Toi, commencement et fin de tous les êtres,
A toi de me brûler ou de me gracier.

DU CHOIX DES VOISINS

Des gens francs et sensés aime le voisinage ;
Le plus loin que tu peux, fuis un sot personnage.
Bois le poison offert par un homme d’esprit ;
Verse à terre un nectar que te donne un sauvage.

NE T’ENDORS PAS !

Un nuage a voilé les roses du jardin.
Mon cœur aurait envie encore de bon vin.
Ne t’endors pas ! Déjà dormir ! Que signifie ?
Le soleil brille encor : bois, bois, mon chérubin !

DIVINES CONTRADICTIONS

Ses ordres ont créé ces fascinants appas.
Et puis, Il vient nous dire : « Eloignez-en vos pas. »
Il nous rend vraiment fous par ces ordre et défense.
C’est comme s’Il disait : « Penche et ne verse pas ! »[17]

AUCUNE N’EST REVENU

Va, moque-toi des Cieux, pauvre cœur ingénu !
Bois ! Recherche une amante au corps frêle et menu.
A quoi te serviront les vœux et les prières ?
De ceux qui sont partis aucun n’est revenu.

TENTATION

Il m’a pris un nouveau caprice tout à coup.
Cinq fois par jour je prie et m’en vante beaucoup.
Mais regarde, partout où la coupe se montre,
Imitant le flacon, vers lui je tends le cou !

DÉVOTION

Si ma dévotion ne fut jamais outrée,
Si je n’atteignis pas la sublime contrée,
Qu’importe ? Dieu clément, j’attends ton doux pardon :
Car je n’ai pas douté de l’Unité sacrée.

NUL NE REVIENT…

Vidant avidement la cruche, j’ai tenté
D’apprendre les secrets de la longévité.
Et la cruche m’a dit : « Bois donc du vin sans cesse.
Nul ne revient au Monde après l’avoir quitté. »

PAUVRES MARIONNETTES !

Nous amusons le Ciel, pauvres marionnettes !
(Sans nulle métaphore, oh, les choses sont nettes !)
Un à un nous rentrons au coffre du Néant,
Après avoir joué, sur Terre, nos saynètes.

INCONNAISSABLE

Quelle est cette figure ? avais-tu dis, mon cher.
Il me faudrait longtemps pour être vraiment clair.
La fantastique image est d’une mer sortie
Et puis, elle est rentre au fond de cette mer.

LA HARPE ET LE VIN

Lève-toi, voici l’aube – ô toi qui nous rends fous.
Pince la harpe et bois du vin, tout doux, tout doux.
Ceux qui dorment encor n’en seront point fâchés.
Ceux qui s’en vont, jamais ne reviendront vers nous.

QU’IMPORTE L’AVENIR

Ne me demande rien sur la bonne aventure !
Qu’importe l’avenir, puisqu’au fond rien ne dure.
Jouis comme il convient du fugitif Présent ;
Oublie et vieille peine et tristesse future.

L’OISEAU QUI PARLE

Un oiseau, – je l’ai vu ! – sur le donjon de Thous[18],
Vint se poser devant le crâne de Kavous[19].
A ce crâne, l’oiseau disait : « O douleur ! Sire,
Vos cloches et clairons que devinrent-ils tous ? »

CONSEILS

Ne songe pas d’avance aux possibles fléaux,
Ne pleure pas en vain sur de très anciens maux.
Prends dans ce Monde abject ta part de jouissance
Avant que le Destin vienne brandir sa faux.

AUTRE CONSEIL

Ecoute mon conseil, si tu tiens à t’instruire :
Pour Dieu, ne revêts pas l’habit de faux martyre.
L’Au-Delà c’est toujours et ce Monde est l’instant.
Ne perds pas pour un souffle un éternel Empire.

LA FOLIE DU POTIER

C’est une coupe d’art. La Raison tour à tour
L’admire et sur son front met cent baisers d’amour.
Mais le Temps, fol potier, prend cette coupe fine
Qu’il a faite et s’amuse à la détruire un jour.

SOIS GAI

Khayyam, ayant l’ivresse et point d’ennui – sois gai.
Près d’une exquise idole étant assis – sois gai
Tous devant d’aboutir au néant dans ce Monde,
Dis-toi que tu n’es plus ; puisque tu vis – sois gai.

CHEZ UN POTIER

J’ai vu chez un potier, dans de vastes espaces,
Deux mille pots, les uns muets, d’autres loquaces.
A son voisin un pot disait : « Où sont allés
Le potier, l’acheteur et le vendeur rapaces ? »

AU CABARET

Hier au cabaret, je rencontrai soudain
Un vieux qui sur son dos portait un pot tout plein.
Je lui dis : « O vieillard, songe à Dieu : quelle honte !
Il répondit : « Espère en Dieu, va, bois du vin ! »

NE TE TOURMENTE PAS…

L’Avenir n’est pas là ; que pleures-tu d’avance ?
On ne peut que souffrir de trop de prévoyance.
Ne te tourmente pas, sois gai, car en pleurant,
On ne peut avoir plus, ni moins de subsistance.

LE BUT

Ils ont soixante-douze espèces d’évangiles ;
J’aime mieux ton amour que ces choses fragiles.
Que m’importent l’Islam, le culte et le péché ?
C’est Toi le but ; assez de détours inutiles.

AUTRE PRIÈRE

Vois toutes mes vertus ; passe-moi tous mes torts.
Pour Dieu, pardonne-moi, si mes péchés sont forts.
Qu’un vent de passion n’attise point ta haine !
Pour le Prophète, ô Saint, crois donc à mes remords !

CRISTAL

Ce Monde n’aime pas, ô Khayyam, les cœurs lourds
Qui se plaignent du temps par de tristes discours.
Bois donc, dans du cristal, aux doux sons de la harpe,
Avant qu’on ait brisé le cristal de tes jours.

LA FACE DU JOUR…

La robe de la nuit par l’aube est festonnée.
Lève-toi donc : qu’as-tu contre la Destinée ?
Bois ! La face du jour se tournera vers nous,
Quand la nôtre sera vers la terre tournée.

CETTE ÉNIGME SUPRÊME…

De la Terre à Saturne et beaucoup plus loin même,
J’ai pu résoudre enfin n’importe quel problème.
J’ai paré tous les coups et défait tous les nœuds
Hors le nœud de la Mort, cette énigme suprême.

CETTE VÉRITÉ CLAIRE…

L’Univers n’est que rêve, illusion, chimère.
Fol est qui ne sait pas cette vérité claire.
Assieds-toi ; bois un bol de vin et sois heureux.
Ne t’occupe donc pas de ce Monde éphémère.

PRÈS D’UN MINOIS…

Près d’un minois plus faire qu’une rose au matin,
Garde en tes mains la rose et la coupe de vin.
Avant que, telle au vent la corolle des roses,
Tes jours, au vent de mort, soient emportés soudain.

VAINES PLAINTES

Des chagrins d’ici-bas pourquoi te plaindre en vain ?
Lève-toi, pour l’instant organise un festin.
Le sol étant couvert d’un tapis d’émeraude,
Remplis ta coupe avec le beau rubis du vin.

QUI DONC A VU L’ENFER ?

Qui donc a vu l’Enfer ou bien le Paradis ?
Qui donc est revenu de l’autre Monde, dis ?
L’espérance et la crainte, ô mon cœur, sont fondées
Sur deux choses dont seul le nom nous est appris.

LES CHAINES DE LA RAISON

Il vaut mieux dans le vin chercher la guérison.
Oublions du Passé l’horrible trahison.
Délivrons un instant notre âme prisonnière
Des chaînes que lui mis la cruelle Raison.

RESPONSABILITÉ

Tu m’as formé de terre et d’eau ; – qu’y puis-je faire ?
Ces habits, tu m’en fis cadeau ; – qu’y puis-je faire ?
Tous mes actes, mauvais ou bons, ta volonté
Les avait mis dans mon cerveau ; – qu’y puis-je faire ?

SATAN, S’IL AVAIT BU DU VIN

Le vin rend fort modeste un homme autoritaire,
On défait, grâce au vin, tous les nœuds du mystère.
Satan, s’il avait bu du vin, eût sûrement,
Deux mille fois, devant Adam, baisé la Terre[20].

ESPÉRANCE

J’espère, d’un Seigneur miséricordieux.
Complet pardon malgré mes péchés odieux.
Aujourd’hui, je peux être ivre-mort, car le Maître
A mes os secs, demain, en pardonnera mieux.

NÉANT

Hélas ! En ce bas Monde, en vain m’exténuant,
J’use pour rien mes jours sous ce dôme géant.
O douleurs ! ô regrets ! En un clin d’œil mes rêves
S’anéantiront tous et je rentre au Néant.

REPROCHES AU CIEL

De ta manière, ô Ciel, je ne suis pas content.
Je ne méritais pas ce joug si révoltant,
Les méchants et les sots ont-ils ta préférence ?
Je ne suis ni très bon, ni très sage, pourtant !

L’ÉTERNELLE ROUTE

Viens, laissons l’Avenir ; laissons nos chagrins fous.
Jouissons du Présent fugitif et si doux !
Car bientôt nous devons suivre la même route
Que ceux qui sont partis sept mille ans avant nous.

LIBRE-ARBITRE ?

Dieu ne me laissant pas libre dans son Empire,
Comment ce que je veux pourrait donc se produire ?
Est-ce vrai que Lui seul fait de moi ce qu’Il veut ?
C’est donc faux que je fais, moi, ce que je désire.

LE SANG…

O mufti, plus que toi je peine d’ordinaire.
Mon ivresse vaut bien ta raison qu’on vénère.
Tu bois le sang humain ; moi celui du raisin ;
Dis, lequel de nous deux est le plus sanguinaire !

LA LANTERNE MAGIQUE

Cet Univers, où seul le vertige gouverne,
Rappelle en vérité la magique lanterne.
La lanterne est ce Monde et Phébus le foyer ;
Les hommes des dessins qu’un grand effroi consterne.

LA CLÉMENCE DIVINE

Pourquoi craindre un péché ? tu donneras l’absoute.
T’ayant pour guide est-on effrayé sur la route ?
Comptant sur Ta clémence au Jour du Jugement.
Je peux, tant que je veux, pécher, sans aucun doute.

IMPUISSANCE

Pour le bien je m’épuise en vains efforts ; que faire ?
D’avoir fait tant de mal j’ai des remords ; – que faire ?
Tu me pardonneras par bonté, je le crois ;
Mais j’ai honte de toi, tu vois mes torts ; que faire ?

ÉCHANGEONS NOTRE FROC

Ami, lève-toi, viens, jouons de la cithare.
Buvons du vin : tant pis si notre honneur se tare !
Echangeons notre froc contre un verre de vin
De la bigoterie ainsi brisons la jarre.

VISION DU NÉANT

Tant d’hommes, sur la Terre, ont un sommeil profond !
Et tant d’autres – sous Terre – enfouis tout au fond !
Dans le vaste Néant je vois des gens sans nombre
Qui sont déjà partis ou qui plus tard viendront.

LE COL DE L’AIGUIÈRE

J’ai toujours eu du vin dès ma prime jeunesse ;
Malgré les saintes nuits, je m’adonne à l’ivresse.
Et lèvre à lèvre avec la coupe ou le cruchon,
Je serre ton long col, aiguière, avec tendresse.

AVANT QUE DE MES CENDRES…

De la Raison serai-je esclave encor longtemps ?
Qu’importe que l’on vive un seul jour ou cent ans ?
Donne des bols de vin, avant que de mes cendres
Quelque potier n’ait fait des pots ventripotents.

DIEU

Ne crois pas qu’ici-bas j’existe en vérité,
Et que je marche tant grâce à ma volonté.
C’est à Dieu que je dois ma réelle existence.
Or, sans cela, quand, où, comment aurai-je été ?

QUI SAIT SI NOUS VIVRONS

Puisqu’on ne peut compter sur ce Monde, je crains
De ne pas vivre autant que mes contemporains.
Ah, jouissons gaîment de ce moment qui passe :
Qui sait si nous vivrons jusqu’aux moments prochains !

LE COMPAS

Chère, nous ressemblons aux branches d’un compas,
Pour deux têtes ayant un seul corps, n’est-ce pas ?
Autour du même point nous décrivons un cercle ;
Nous nous réunirons, pour finir, ici-bas.

SUR L’AGE DU MONDE

Puisque nous n’habitons ce Monde qu’en passant ;
La vie est, sans l’amour, un spectre grimaçant.
Naïf ! tu veux savoir de quand date ce Monde ?
Qu’importe, quand je pars, qu’il soit vieux ou récent !

VŒU

Lorsque, aux pieds de la Mort, mon corps inanimé
Tombera, comme un pauvre oisillon déplumé,
De ma poussière alors faites une bouteille ;
Je revivrai – qui sait ? – près d’un vin parfumé.

ABNÉGATION

Je supporterai bien cent blâmes en t’aimant,
Prêt à l’expiation, si je romps mon serment.
Et je supporterai, si Dieu me prête vie,
Tes affront jusqu’au jour du Dernier Jugement.

DANS LA MOSQUÉE

J’entre dans la mosquée avec un air pieux ;
Mais ce n’est certes pas pour invoquer les cieux.
J’y volai, dans le temps, un tapis de prière ;
J’y reviens, le tapis étant devenu vieux !

IMPÉNITENCE

Puisque tout est mortel, voici donc ma réponse :
Dans l’orgie et le vin nuit et jour je m’enfonce.
On me dit : « Puisse Dieu t’y faire renoncer. »
Que Dieu le veuille ou non, jamais je n’y renonce.

DANS L’OMBRE DE NOS BIÈRES

Je passe bien des nuits sans fermer les paupières,
Avant que de sécher mes larmes coutumières.
Lève-toi, respirons avant l’aube ; le jour
Luira quand nous serons dans l’ombre de nos bières.

CE QUE FUT L’ÊTRE HUMAIN…

Ai-je un ami discret pour lui dire un moment
Ce que fut l’être humain dès le commencement ?
Il n’était qu’une chose avec l’ennui pétrie,
Qui parcourut le Monde et s’en fut tristement.

JE NE VEUX PLUS PLEURER

Voici l’aube ; buvons un peu de vin rosé.
Que, pareil au cristal notre honneur soit brisé.
Je ne veux plus pleurer mes vaines espérances ;
La harpe et tes cheveux m’auront vite apaisé.

CHAGRIN D’AMOUR

Comment papillonner autour d’un autre amour ?
Comment oser me mettre à te faire la cour ?
Pas un instant, mes yeux, obscurcis par les larmes,
Ne me laissent choisir quelque amante d’un jour.

QUESTION

Mon péché serait-il même incommensurable,
Tu me tendrais, j’espère, une main secourable.
« Je t’aiderai, dis-tu, quand tu n’en pourras plus. »
Voudrais-tu que je fusse encore plus misérable ?

BOIRE DU SANG…

Je dis : « Je ne veux plus du vin voir le flacon,
C’est le sang du raisin : boire du sang, fi donc ! »
« Est-ce bien sérieux ? » demanda le vieux sage.
Je lui dis : « Je plaisante ! Eh, comment le peut-on ? »

FOR INTÉRIEUR

Autour de ma débauche on répand mille bruits.
En vérité c’est bien le chemin que je suis.
Ne regarde pas trop pourtant mon apparence :
En mon for intérieur, je suis tel que je suis.

A L’ENCAN…

La couronne de Key et la tiare de Khan,
Je vends tout pour la flûte, ainsi que mon turban.
Le chapelet n’est qu’un signe d’hypocrisie ;
Pour un peu de bon vin, je le mets à l’encan.

QUI SAIT ?…

D’un manteau de dévot j’habillai, guilleret,
La jarre et je baisai le sol du cabaret,
Où je retrouverai, qui sait ? – la part de vie
Dans les tristes couvents perdue avec regret.

LE CHATON DE LA BAGUE

C’est nous l’unique but de l’Univers immense ;
De la saine Raison c’est nous la quintessence !
Le cercle de ce Monde est une bague d’or.
Quel en est le chaton ? – Nous ! de toute évidence ![21]

SUR LA SCIENCE ET… L’IVRESSE

Il n’est dans l’Univers rien que je connaisse.
Je vois même le fond de plus d’une prouesse.

bien, puissé-je, ami, perdre tout mon savoir
Si je sais un état au-dessus de l’ivresse !

DERNIÈRE VOLONTÉ

Je désire du vin continuellement,
Et je veux la musique au doux enchantement.
Si le potier fabrique un pot avec mes cendres,
Qu’on le remplisse avec du vin à tout moment !

APPEL A DIEU

Je reste au cabaret une journée entière
Dans la société d’ivrognes de carrière.
De grâce, ô Toi qui sais les plus cachés secrets,
Force-moi donc plutôt à faire la prière !

L’EAU ET LE PAIN

Dès que je bois gaiment une goutte d’eau pure,
L’ennui m’abreuve, hélas ! d’une horrible mixture.
Et nul ne peut m’offrir un seul morceau de pain
Sans qu’aussitôt mon cœur soit mis à la torture !

PROFESSION DE FOI

Tantôt la coupe en main, et tantôt le Koran.
Et du mal et du bien tour à tour partisan,
Hélas ! je ne suis donc, sous la voûte céleste,
Ni païen absolu, ni parfait musulman.

MAIS ÉCOUTE LA FIN…

J’avais un maître alors que j’étais un enfant.
Puis je devins un maître et par là triomphant.
Mais écoute la fin : tout cela fut en somme
Un amas de poussière emporté par le vent.

CONNAISSANCE DU MONDE

Tout homme qui connait ce Monde de malheur,
Ne s’inquiète pas d’une joie ou d’un pleur.
Le bien, comme le mal devant finir sur Terre,
Qu’importe que tout soit remède ou bien douleur !

LE VOILE

Nous ignorons tous deux les secrets absolus,
Ces problèmes jamais ne seront résolus.
Il est bien question de nous derrière un voile ;
Mais quand il tombera, nous n’existerons plus.

SI…

Debout ! Pourquoi souffrir dans ce Monde, pourquoi ?
Sois gai ; tâche d’avoir quelques instants d’émoi.
Si le Monde eût été fidèle pour les autres,
Le tour ne serait pas venu jusques à toi.

DÉTRESSE

Pardonne à ma poitrine où règne la tristesse,
Et pardonne à mon cœur captif de la détresse.
Ah, pitié pour mes pieds qui vont au cabaret,
Et pour ma main qui prend tant de coupes sans cesse !

LA MASCARADE

Entends ce que je dis, ô mon cher camarade ;
Moque-toi de ce monde et ne sois pas maussade
Assieds-toi dans un coin, contemple sagement
De ce vieil Univers l’étrange mascarade.

BON CONSEIL

Sers, tant que tu pourras les pêcheurs de carrière.
Sape les fondements de Jeûne et de Prière.
Ecoute un bon conseil de Khayyam, cher ami ;
Sois ivrogne ou brigand, mais tâche de bien faire.

HORS DES MONDES

Pour tant d’âmes et corps c’est un supplice affreux
Que de voir des rideaux Te cachant derrière eux.
Monde et Raison sont nuls auprès de ta science ;
Les deux Mondes sont pleins de Toi, Toi hors des deux.

MODÉRATION

Dans ce Monde caduc mais aimant la jeunesse,
Tâche de vivre avec une belle maîtresse.
Ta main n’atteignant pas aux deux bouts du Destin,
Fais au moins qu’elle atteigne à la coupe sans cesse.

A L’INSTANT MÊME…

Hier est déjà loin ; à quoi bon qu’on y pense ?
Demain n’est pas venu ; pourquoi gémir d’avance ?
Laisse ce qui n’est plus ou qui n’est pas encore ;
A l’instant même prends ta part de jouissance !

HIER ET DEMAIN…

Ne t’attends qu’à des maux sous ce dôme tournant.
Vois donc, vide d’amis, le monde environnant ;
Et tant que tu pourras ne pense qu’à toi-même,
Laisse hier et demain, mais veille maintenant.

FAUSSES ROUTES

D’aucuns cherchent en vain à définir la Foi ;
Et d’autres, pris de doute, ont l’âme en désarroi.
Mais soudain va surgir un message céleste
Disant : « Pourquoi ces deux fausses routes, pourquoi ? »

RECONSTRUCTION DU MONDE…

Si, comme Dieu, j’avais en main le Firmament,
Je le démolirais sans doute promptement,
Pour bâtir à sa place enfin un nouveau Monde,
Où pour les braves gens tout viendrait aisément.

RÉPONSE

On me dit : « Qu’as-tu donc à boire tellement ?
Et quelle excuse as-tu d’être ivre à tout moment ? »
« Vin du matin et beau visage de l’aimée,
Voilà l’excuse. Est-il un plus clair argument ? »

LA COUPE DE SANG

Mon cœur endolori, mon cœur fou, gémissant,
De l’amour de ma belle est toujours languissant.
Le jour où l’on versait le vin d’amour aux hommes
Aurait-on donc rempli ma coupe avec du sang ?

NUL NE VERRA LE PARADIS…

Boire du vin, tourner autour des belles femmes,
Vaut mieux que d’être un faux dévot aux mœurs infâmes.
S’il existe un Enfer pour l’ivrogne et l’amant,
Alors, nul ne verra le Paradis des âmes.

POURQUOI FLÉTRIR UN CŒUR…

Pourquoi flétrir un cœur joyeux par les tourments ?
Pourquoi sur une meule user nos doux moments ?
Pour qui donc l’Avenir n’est-il pas un mystère ?
Goûtons le vin, l’amour et tous leurs agréments.

LE COUCOU DU PALAIS

Ce palais qui narguait les cieux, plein d’orgueil,
Et dont les plus grands rois venaient baiser le seuil
Eh bien, sur son donjon, je vois un coucou triste,
Qui répète : « Kou, Kou ?… Kou, Kou ? » d’un air de deuil.[22]

SUR LA CLÉMENCE DE DIEU

Seigneur, moi qui suis né de Ta toute-puissance,
Moi qui fus élevé par Ta munificence,
Je vais durant cent ans pécher, afin de voir
Si mes péchés pourront surpasser Ta clémence !

OU DONC EST L’ESPÉRANCE ?

De venir et partir quel bien fais-je à ce Monde ?
Où donc est l’espérance, autrefois si féconde ?
Que de corps purs brûlés et cendres devenus !
En voit-on la fumée une seule seconde ?

LES BRIQUES DU TOMBEAU

Quand partiront du corps nos âmes angéliques,
Sur ma tombe et la tienne on mettre quelques briques ;
Pour des briques devant couvrir d’autres tombeaux,
On moulera plus tard nos cendres identiques.

COMME UNE BOULE…

Comme une boule, au gré de la Fatalité,
Roule à droite et tais-toi, quoique à gauche jeté,
Pauvre homme, car celui qui t’amène en ce Monde,
Lui seul, Lui seul, Lui seul connait la Vérité !

LE PRÉ

Ce rouage des cieux, pour ma perte et la tienne,
Hait, l’on ne sait pourquoi, notre âme olympienne.
Viens t’asseoir sur le pré, car dans très peu de temps,
Ce pré va recouvrir et ta tombe et la mienne.

LE CORPS DES BELLES

Prends gobelets et cruche, ô toi, charme complet !
Promène-toi sur l’herbe au bord du ruisselet.
Car le ciel a changé le corps de tant de belles
Cent fois en cruche et puis cent fois en gobelet !

SAIS-TU ?…

Du vin, vieux ou nouveau, même au prix le plus fou !
Mais je vends l’Univers pour deux grains d’orge, un sou !
Sais-tu, quand tu mourras, où tu devras te rendre ?
Apporte-moi du vin, et puis va n’importe où !

QUESTION A DIEU

Dis-moi, Seigneur, qui donc ne t’a fait point d’offense ?
D’un homme sans péchés quelle est donc l’existence ?
Je fais le mal, et toi tu me punis par le mal :
Alors, entre nous deux quelle différence ?

QUAND JE SUIS PRIS DE VIN

Ma moustache, ô taverne, a balayé ta porte.
Je ne veux plus ni bien, ni mal d’aucune sorte.
Roule, comme une boule, ô mon pauvre Univers !
Quand je suis pris de vin, tout cela peu m’importe.

CELA VAUT MIEUX…

Fuis prière et science et loi : – cela vaut mieux.
Va trouver quelque frais minois : – cela vaut mieux.
Avant que le Destin verse ton sang, viens, verse
Le sang clair de la vigne et bois : – cela vaut mieux.

LE MIEUX QU’ON PUISSE FAIRE

Le mieux qu’on puisse faire est d’être gai sans cesse,
En recevant du vin d’une main de princesse.
Le mieux, c’est d’être ivrogne et parfait débauché :
Rien, dans tout l’Univers, ne vaut mieux que l’ivresse.

SONGE QU’A SOIXANTE ANS…

Songe qu’à soixante ans la vie est à sa fin,
Et ne va nulle part sans être pris de vin.
Tant qu’on n’aura pas fait de ton crâne une gourde,
Garde un pot sur l’épaule et les coupes en main.

ENTRE DEUX NÉANTS…

Tu te crois quelque chose avec cette ignorance !
O toi qu’un souffle emporte, as-tu de l’importance ?
Ton être est limité par un double néant ;
Entre ces deux néants, qu’est-ce que l’existence ?

IMAGES

Le ciel est comme un bol renversé, ténébreux,
Qui déroute l’esprit le plus aventureux.
Ainsi, voyez l’amour du flacon pour la coupe :
Les deux sont lèvre à lèvre et le sang coule entre eux.

A L’OMBRE DU ROSIER

La brise a déchiré la robe de la rose ;
Le rossignol en a perdu son air morose.
Viens t’asseoir, ô ma douce, à l’ombre du rosier ;
Plus d’une fleur déjà sous la terre repose.

SUR LA BONTÉ DE DIEU

Un ivrogne endormi, d’une vieillesse extrême,
N’ayant plus ni raison, ni dogme, ni système,
Délirant d’avoir bu sans doute, déclarait :
« Dieu ne peut qu’être bon pour ceux qu’il fit lui-même. »

TA POUSSIÈRE, O KHAYYAM…

Et mosquée, et prière, et jeûne, ô tintamarre !
Allons, mendie un peu de vin, s’il est très rare,
Et bois-le ; ta poussière, ô Khayyam, deviendra
Tantôt coupe, tantôt flacon et tantôt jarre.

JUSQUES A QUAND SONGER…

Jusques à quand songer : quel sera mon Empire ?
Vivrai-je dans la joie ou bien dans le martyre ?
Remplis ma coupe, ami, j’ignore en vérité
Si je vais rendre ou non le souffle que j’aspire.

N’OBÉIS PAS AU MONDE

N’obéis pas au monde injuste qui t’envie ;
Que vers les souvenirs ton âme ne dévie !
Aux lèvres des péris livre ton cœur entier.
Bois sans cesse ; il ne faut rien perdre de la vie.

MADRIGAL

Quelle main t’a créée, ô ma charmante brune,
Pour avec ton éclat faire éclipser la lune ?
Pour les fêtes toujours on pare les beautés,
Mais tu pares la fête, ô beauté peu commune !

MÉPRIS DE L’AMBITION

Jusqu’où donc les désirs, l’ambition immonde
Te feront follement courir autour du monde ?
Tant de gens sont partis, tant d’autres vont venir,
Tous ayant, comme nous, une vie inféconde.

L’IRIS ET LE CYPRÈS

Sais-tu pour quel motif le monde a, tout exprès,
Surnommé l’iris libre, ainsi que le cyprès ?
Parce que l’un se tait malgré qu’il ait dix langues,
Et l’autre a deux cent mains, mais ne les tend jamais.

ET PUIS APRÈS ?

Avoir tous les bonheurs voulus – et puis après ?
Les livres, les avoir tous lus – et puis après ?
Que tu vives heureux cent ans – je le suppose ;
Mets, si tu veux, cent ans de plus, – et puis après ?

IVRESSE

Tu me verras, un jour, ivre sur ton chemin,
Baiser tes pieds mignons, ô mon doux chérubin !
Et perdant mon turban, et jetant loin ma coupe,
Aux rets de tes cheveux venir tomber soudain.

REGRETS

Las ! qu’ai-je fait d’avoir perdu ma vie en vain ?
Et l’haleine et le corps sont souillés par le vin.
Passe encor de n’avoir pas accompli les rites ;
Mais j’ai fait ce que Dieu défend ; oh, quel chagrin !

AU GIRON DE LA FEMME…

N’écoute pas ce chœur méchant qui nous diffame !
Recherche du vin pur le merveilleux dictame.
Car, aujourd’hui sortant du ventre maternel,
Chacun rentre demain au giron de la femme.

FIDÉLITÉ AU VIN

J’abandonnerai tout sauf le bon vin qui grise.
Tout m’est égal, hormis cette liqueur exquise.
Pourrais-je en vérité devenir musulman ?
Alors je ne boirai plus ? ah ! non, quelle sottise !

SI J’AGIS FOLLEMENT…

Tout mon être, Seigneur, fut moulé par ta main.
Si j’agis follement, c’est d’après ton dessein.
Je ne puis devenir meilleur, c’est impossible :
Je suis sorti tel que de ton creuset divin.

APOLOGIE DU VIN

Un bon vin vieux vaut mieux qu’un Empire nouveau.
Va, le chemin du vin est le seul qui soit beau !
LA coupe vaut cent fois l’Etat de Féridoun ;
Le couvercle d’un pot, la tiare de Khosrau[23].

LE RESTE NE VAUT RIEN…

Si tu cherches de quoi te vêtir et manger,
On peut te pardonner de te mettre en danger.
Le reste ne vaut rien, contre ce rien – prends garde ! –
Ta précieuse vie il ne faut pas changer.

RESPONSABILITÉ DE DIEU

Je suis celui qu’un jour Tu fis naître de rien.
Je sais que Tu m’as fait énormément de bien.
Mon sort dépend de Toi ; pardonne si je pèche,
Car tant que je vivrai mon désir est le Tien.

BLASPHÈME

O mon Dieu, tu brisas mon aiguière de vin.
Tu me fermas ainsi la porte du festin.
C’est moi qui bois, c’est toi, Seigneur, qui fais l’ivrogne !
O blasphème ! es-tu donc ivre, ô Maître divin ?

C’ÉTAIT DU VENT…

Echanson, les humains qui sont partis avant
Dorment sous la terre, eux, si fiers de leur vivant.
Va boire. Ecoute un peu cette vérité claire :
Tout ce qu’ils nous ont dit, mais tout, c’était du vent !

HEUREUX CELUI…

Au livre de mes jours lisant ma destinée,
Soudains, je vis un homme à la sagesse innée
Qui dit : « Heureux celui qui jouit de l’amour
Durant toute une nuit longue comme une année ! »

LE FLACON BRISÉ

Un homme au corps impur qui sortait d’une église,
D’infernale fumée ayant une chemise,
(Que ses jours soient comptés !) vint briser le flacon
D’un homme comme moi… Oh ! la liqueur exquise !

AUX CUISINES DU MONDE

Tu n’as que la fumée aux cuisines du Monde.
Pour l’Etre et le Néant que ta peine est profonde !
Le Monde fait tout perdre à qui s’attache à lui.
Evite cette perte, afin que tout abonde !

TOUS SERAIENT IVROGNES…

Je bois un peu de vin, sans crainte, sans vergogne.
Mais pourquoi donc le monde entier me blâme et grogne ?
Que tout acte blâmable eût le don d’enivrer,
Et nous verrions alors qui n’est pas un ivrogne !

ESPOIR EN DIEU

O Toi que la Raison a vainement cherché
A quoi te serviront mes prière et péché ?
Ivre d’avoir mal fait, j’espère tout de même :
Car je compte être un jour par Ta grâce touché.

MONSEIGNEUR LE VIN…

O vin, ô ma boisson ! Moi, le vieux libertin,
Je vais te boire tant, du soir jusqu’au matin,
Qu’en me voyant de loin, chacun puisse rire :
« Mais d’où venez-vous donc, ô Monseigneur le vin ? »

O BON VIN !…

Tu me parais meilleur dans la coupe, ô bon vin !
Tu mates la Raison que rien d’autre ne vainc.
A celui qui te boit tu fais un jour ou l’autre
Connaître les défauts d’un caractère vain.

O CIEL !

O Ciel, par toi mon cœur est empli de tristesse,
Car tu mets en lambeaux mon habit d’allégresse.
Tu transformes en feu le vent qui vient vers moi,
Et l’eau que je veux boire en une boue épaisse.

…TOUT AUX AVARES

O Ciel, tu donnes tout aux avares, vraiment.
Ils possèdent moulin, bain, ruisseau, logement.
Mais l’homme généreux a du pain contre gage.
Un tel Ciel ne mérite aucun ménagement.

PARADIS TERRESTRE

O cœur, tu ne sais pas les mots mystérieux.
Tu n’égaleras point les savants sérieux.
Fais, sur Terre, un Eden du vin et de la coupe :
Qui sait si tu verras le Paradis des cieux ?

IDÉALISME

O mon cœur, jette au loin l’habit matériel.
Deviens l’âme éthérée et monte, monte au Ciel.
Ton séjour est là-haut ; tu devrais avoir honte
De venir habiter ce monde plein de fiel.

TU COMBLES LES MÉCHANTS

O Ciel, te repens-tu de ta conduite hostile ?
Que ta nature, hélas ! paraît injuste et vile !
Tu combles les méchants et fait souffrir les bons ;
Tu n’est donc qu’un baudet ou qu’un vieil imbécile !

TU M’APPELLES ATHÉE…

Tout ce que tu me dis, c’est par aversion,
Tu m’appelles athée et sans religion.
Je sais ce que je suis, franchement je l’avoue.
Mais, sois juste, est-ce à toi d’y faire allusion ?

PAROLES D’UNE JARRE…

J’ai brisé sur la pierre une jarre en faïence.
J’étais ivre en faisant l’horrible extravagance ;
Or, la jarre semblait me dire en vérité :
« J’eus ton sort ; tu seras comme moi, patience ! »

REPROCHE A DIEU

Tu mets dans tous les coins une embûche cruelle,
Seigneur, et tu nous dis : « Malheur à l’infidèle ! »
Tu tends le piège et puis quiconque y met les pieds
Tu le prends dès qu’il tombe en le nommant Rebelle !

LES CENDRES DE MON PÈRE

Un fabricant de pots, hier, dans le quartier,
Un peu d’argile en main, poursuivait son métier.
Or, je vis de mes yeux (tant pis pour les aveugles !)
Les cendres de mon père en mains de ce potier.

QUE SAIS-TU DES MORTS ?…

Rencontrant un vieillard chez un marchand de vin,
Je lui dis : « Que sais-tu des morts, ô mon Devin ? »
Il répondit : « Bois donc ; beaucoup de tes semblables
Sont morts, dont on attend les nouvelles en vain. »

OBÉIS AU DESTIN

Tant que tu vis, crois-moi, ne cherche pas en vain

A jamais faire un pas en dehors du Destin.
Dédaigne l’ennemi, fût-ce Rustem lui-même ;
Vers l’ami, fût-ce Hatem[24] ne tends jamais la main.

UN PEU DE TERRE…

Sous le ciel sans pitié tâche donc de te taire.
Bois ! N’es-tu pas au Monde assis sur un cratère ?
Un peu de terre étant ton début et ta fin,
Dis-toi que tu n’es point sur terre, mais sous terre.

JE VOIS LE PARADIS…

Je regarde et partout dans ce beau site agreste
Je vois le Paradis, le Kaucer[25] et le reste.
La plaine est un Eden, que parles-tu d’Enfer ?
Dans cet Eden, cherchons une beauté céleste !

TACHE D’ÊTRE JOYEUX…

Tu connais, mon garçon, n’importe quel problème.
Pour toutes choses donc pourquoi ce trouble extrême ?
Puisque rien ne se fait selon ton bon vouloir,
Tâche d’être joyeux pendant cet instant même.

A L’ÉCHANSON

Echanson, le temps passe, écoute mon conseil :
Mets-moi donc dans la main un bol de vin vermeil.
Débouche la bouteille, allons, voici l’aurore !
Hâte-toi, cher, avant que vienne le soleil.

ETRE HEUREUX UN INSTANT…

Veux-tu vraiment trouver quelque charme à la vie,
Etre heureux un instant, avoir l’âme ravie ?
Alors ne cesse pas de boire du bon vin,
Afin d’être content d’une façon suivie.

DESTIN

Amuse-toi ! D’avance on régla ton destin
En marquant pour tes vœux un mépris souverain.
Vis donc joyeux ! Hier, sans que tu le demandes,
On a déjà fixé tes actes de demain.

…UN LEURRE

Tel le feu, dans le roc aurais-tu ta demeure,
Que l’eau de Mort sur toi passerait à son heure.
Ce monde est de la terre, ami, chante gaiment.
Bois ! ton souffle est du vent, ta pauvre vie un leurre.

L’ANSE ET LE GOULOT

Regardant un potier – je ne sais pourquoi –
Je le vis tout à coup – ô l’indicible effroi ! –
Qui faisait le goulot et l’anse de la cruche
Avec le pied d’un gueux et la tête d’un roi.

LE COQ A L’AURORE

Sais-tu pourquoi le coq dès qu’apparaît l’aurore,
Se remet à gémir ? Sais-tu ce qu’il déplore ?
Il voit, dans le miroir du matin, qu’une nuit
Quitta ta vie et toi ne le sais pas encore !

HATONS-NOUS !

De ce vin sans danger se trouvant dans l’aiguière,
Remplis la coupe et bois, puis m’en verse une entière,
Avant, ô mon garçon, qu’en la rue un potier
Se mette à faire un pot avec notre poussière !

CONSEILS A UNE BELLE

Tâche donc, mon amour, pendant que tu le peux,
De faire le bonheur de quelques amoureux.
Car, hélas ! la beauté n’est pas chose éternelle ;
Et tu perdras aussi ces charmes dangereux.

LE DIVIN RESPONSABLE

Des morts et des vivants c’est toi le dictateur ;
Des univers épars c’est Toi l’animateur.
Je suis indigne, soit ; mais n’es-tu pas mon maître ?
A qui la faute, dis ? c’est Toi mon créateur !

A L’ÉCHANSON

Bougie et clair de lune. Echanson, la bouteille
Renferme une ligueur à du rubis pareille.
De terre assez parlé, ne jette pas au vent
Mon cœur empli de feu ; donne cette eau vermeille !

A L’ÉCHANSON

La matinée est gaie ; ah, échanson, écoute ;
Du vin qui restait d’hier prends la dernière goutte,
Et m’en donne une coupe, avant qu’il soit trop tard ;
Car demain tu seras une brique de voûte.

LA FILLE IVRE ET LE CHEIKH

Voyant une fille ivre, un cheikh dit : « O regrets !
D’un autre, chaque jour, tu tombes dans les rets. »
Elle dit : « Eh oui, cheikh, je suis comme il te semble ;
Mais es-tu donc vraiment tel que tu le parais ? »

A L’ÉCHANSON

Verse du vin limpide et couleur de rubis,
De ce sang clair dont tous nos flacons sont remplis,
Aujourd’hui, je n’ai plus, en dehors de la coupe,
Un ami dont le cœur soit pur et sans ennuis.

LE GAGE

Que l’Univers entier, comme une boule roule.
Tant cela peu m’importe alors que je me soûle.
On m’avait mis en gage hier au cabaret
« Quel beau gage ! » disait le marchand à la foule.

…N’AVOIR JAMAIS ÉTÉ

Si tout ne dépendait que de ma volonté,
Aurais-je vu ce Monde et l’aurais-je quitté ?
Dans cette pauvre auberge il eût mieux valu, certes,
N’être jamais venu, n’avoir jamais été.

VIVRE AVEC UNE BELLE…

Pour celui qui possède un morceau de bon pain,
Un gigot de mouton, un grand flacon de vin,
Vivre avec une belle au milieu des ruines,
Vaut mieux que d’un Empire être le souverain.

CRÉATEUR ET CRÉATURES

Si tu trouves un peu de vin, mon ami, sache
Qu’il faut boire partout, et jamais ne t’en cache ;
Car celui qui nous fit se moque en vérité
De ce que font ici ma barbe et ta moustache.

L’OPINION D’AUTRUI

Es-tu célèbre ? On dit : « Il n’est qu’un parvenu ! »
Vis-tu seul ? On se moque : « O penser saugrenu ! »
Serais-tu même un saint qu’il vaudrait mieux sans doute
Ne connaître personne et rester inconnu.

PRÉFÉRENCE

On me dit : « Ne bois pas, songe au dur châtiment,
L’Enfer sera ta place au Jour du Jugement. »
C’est possible ; mais moi je préfère aux deux Mondes
Le doux plaisir d’être ivre et joyeux un moment.

A L’ÉCHANSON

Echanson, il me faut et l’amour et le vin.
De la contrition ne parle pas en vain !
Jusques à quand, Noé, saurai-je ton histoire ?
Avance donc ce qui donne un repos divin !

D’UN PILIER DE L’ENFER…

Près d’un ivrogne, amis, gare aux gestes hardis !
Ne soyez pas aux bons durs comme des bandits.
Buvez, car on ne peut faire avec l’abstinence,
D’un pilier de l’Enfer l’hôte du Paradis.

LE DOIGT DE FÉRIDOUN…

Es-tu sage, ô potier ? Prends donc un peu de peine.
Jusques à quand traiter ainsi la cendre humaine ?
Le doigt de Féridoun et la main de Khosrau
Sont posés sur ton tour, ô pauvre énergumène !

FAIS-MOI DE LA MUSIQUE…

Idole, bienvenue aux heures du matin,
Fais-moi de la musique et donne-moi du vin !
Cent mille Djem et Key[26] disparurent sous terre,
Dès que revint l’été, dès que l’hiver prit fin.

FIN DES RUBAYAT


Achevé d’imprimer le 25 Avril 1934

aux ateliers Imprimor de Suresnes,

pour Maurice d’Hartoy éditeur

95, rue de la Pompe, Paris (XVIe).


Retranscription numérique par Bilgé Kimyonok

Disponible sur http://www.louphole.com/




[1] Que le monde après nous soit mer ou bien mirage, ce vers, passé à l’état de proverbe, équivaut à l’expression française « après moi le déluge ».

[2] Quatre et cinq, six et sept, allusion aux quatre éléments, aux cinq sens, aux six directions et aux sept cieux.

[3] Djemchid et Bahram, anciens rois de Perse.

[4] Mahmoud, grand roi de Perse de la dynastie des Ghaznavides.

[5] Medresseh, école de théologie musulmane.

[6] Keygobad et Djem, anciens rois de Perse.

[7] « C’est de loin qu’un tambour paraît mélodieux », passé à l’état de proverbe. Expression équivalente à « A beau mentir qui vient de loin ».

[8] « Nul contre la raison n’achète un seul poireau », la sagesse est chose sans valeur aux yeux des gens.

[9] Zemzem, source d’eau fraîche à la Mecque.

[10] Simorgh, oiseau fabuleux.

[11] Djem, roi de Perse.

[12] Meryem, la Vierge Marie.

[13] Edhem, ascète musulman, célèbre par sa grande dévotion.

[14] Ghobad et Parvyse, anciens rois de Perse.

[15] Eyaz, jeune favori du roi Mahmoud de Ghaznevide.

[16] Mehrab, niche dans la mosquée, destinée au chef religieux.

[17] « Penche et ne verse pas », fais l’impossible.

[18] Thous, ancienne ville de Perse, dans le voisinage de Meched.

[19] Kavous, ancien roi de Perse.

[20] Satan, s’il avait bu, etc…

D’après l’histoire religieuse musulmane, Satan, qui était un ange, ayant, par orgueil, refusé de se prosterner devant Adam que Dieu venait de créer, fut chassé du Paradis.

[21] « Quel en est le chaton ». Etre le chaton d’une bague, être le dessus du panier, la crème des poires beurrées. Khayyam, dans ce quatrain, raille les hommes qui se croient quelque chose devant l’immensité de la Nature.

[22] Kou ? kou ?… le mot « kou » en persan veut dire : « Où est-il ? ». Jeu de mots intraduisible.

[23] Khosrau, ancien roi de Perse.

[24] Rustem, héros national de la Perse ; Hatem, chef arabe célèbre par son extrême générosité.

[25] Kaucer, source d’eau limpide au Paradis.

[26] Djem et Key, anciens rois de Perse.